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AZTÈQUES

 

 

 

 

 

 

 

Aztèques
en espagnol Aztecas

Cet article fait partie du dossier consacré aux grandes découvertes.
Peuple autochtone de l'Amérique moyenne qui fonda un empire au Mexique au xve s.

HISTOIRE
INTRODUCTION
Dans leur langage, dialecte du nahuatl, leur nom (Azteca) signifie le peuple d'Aztlán, origine légendaire de la tribu. Ils s'appelaient aussi Mexica (prononcer « Méchica »). Leur capitale Mexico a donné son nom au pays tout entier.
Selon leur histoire traditionnelle, ils s'étaient établis à Aztlán vers le milieu du iie s. et y vécurent plus de mille ans. Dans la seconde moitié du xiie s. (1168 ?), ils quittèrent ce pays, qu'on peut situer au nord-ouest de l'actuel Mexique ou au sud-ouest des États-Unis actuels, pour se diriger vers le sud en une longue migration, conduits par les prêtres soldats dits « porteurs de dieux », conformément aux oracles de la divinité tribale, Huitzilopochtli. Environ un quart de siècle plus tard, on les retrouve dans la région de Tula, à 100 km au nord de Mexico ; ils y demeurèrent vingt ans. C'est là sans doute qu'ils commencèrent à s'imprégner des croyances et des mœurs de l'ancienne civilisation toltèque, dont Tula avait été la capitale. Ils célébraient alors pour la première fois, sur la montagne Coatepec, le rite du Feu nouveau.

Tantôt guerroyant, tantôt s'alliant par des mariages aux populations en place, les Aztèques pénétrèrent au xiiie s. dans la vallée centrale du Mexique par la région nord-ouest (Zumpango, Xaltocán). Ils y trouvaient des cités-États fortement organisées et belliqueuses. Leur première tentative de création d'un État indépendant s'acheva en désastre : le chef aztèque élevé à la dignité de souverain, Huitzilihuitl Ier, fut fait prisonnier et sacrifié. Devenus les vassaux de cités puissantes, ne possédant en propre aucun territoire, les Aztèques finirent par se réfugier dans les îlots et sur les bas-fonds marécageux de la grande lagune. Ils y fondèrent en 1325 un village de cabanes en roseaux, Mexico, appelé aussi Tenochtitlán (« lieu où le cactus pousse sur le rocher ») : leur dieu leur avait donné l'ordre de s'établir là où ils verraient un aigle, perché sur un cactus, en train de dévorer un serpent. C'est seulement cinquante ans plus tard qu'ils purent enfin s'organiser en État. Leur premier souverain, Acamapichtli, se rattachait à une famille noble d'origine toltèque.
Des onze souverains aztèques, quatre ont péri de mort violente : Chimalpopoca, assassiné sur l'ordre du roi d'Atzcapotzalco ; Tizoc, probablement empoisonné ; Moctezuma II, tué par les Espagnols ou par un projectile lancé par un guerrier aztèque ; Cuauhtemoc, pendu par Cortés.

EMPIRE ET SOCIÉTÉ AZTÈQUES
LE TEMPS DE LA CONQUÊTE

Ce qu'on appelle couramment l'« Empire aztèque » prit naissance en 1428-1429 sous la forme d'une triple alliance. Les trois États de Tenochtitlán, Texcoco et Tlacopan s'associèrent après la défaite de la dynastie militariste d'Atzcapotzalco, qui exerçait son hégémonie sur la vallée centrale. En fait, le tlatoani aztèque étant investi des fonctions de généralissime des forces confédérées, c'est lui qui devint rapidement le chef suprême, l'empereur du Mexique conquis. Après avoir soumis d'abord l'ensemble de la vallée, les Aztèques et leurs alliés étendirent leur domination vers l'est (plateau de Cholula-Puebla, côte du Golfe), vers le sud (Morelos, côte du Pacifique), vers le nord et le nord-ouest (plateau de Toluca, région de Tula et de Xilotepec, cours inférieur du Pánuco), vers le sud-est (Oaxaca, isthme de Tehuantepec, province maya du Soconusco). C’est ainsi que, ayant succédé à Itzcoatl en 1440, Moctezuma Ier, fondateur de la grandeur mexica et alors âgé de quarante ans, entreprit très rapidement une guerre – qui dura jusqu'à l'arrivée des Espagnols – contre les peuples nahuas qui vivaient de « l'autre côté des volcans », à l'est, dans la vallée de Puebla, où se trouvaient les seigneuries indépendantes de Tlaxcala et Cholula. Ce combat perpétuel, surnommé la « guerre fleurie », n'avait pas pour but de vaincre ni de soumettre, mais de capturer le plus de prisonniers possible, afin de les offrir en sacrifice aux dieux. En effet, le sang humain, « eau précieuse » rituellement versée, permettait seul, dans la conception religieuse et la cosmogonie aztèques, la survie des dieux et la perpétuation du monde.
D'autres guerres entreprises par Moctezuma Ier et ses successeurs eurent pour objectif d'étendre la domination aztèque sur les riches contrées tropicales du Sud, de l'Ouest et de l'Est qui regorgeaient de plumes chatoyantes, de pierres précieuses, de coton, de cacao: autant de denrées fort appréciées de la noblesse aztèque et absentes de la vallée de Mexico. Moctezuma Ier soumit peu à peu des villes importantes et des régions entières jusqu'aux confins du Guatemala actuel. Sous les règnes d'Ahuitzotl (1486-1502) et de Moctezuma II (1502-1520), la suprématie aztèque se renforça encore.

UNE ÉCONOMIE FLORISSANTE
Au début du xvie s., l'Empire rassemblait des populations appartenant à des ethnies très variées (Nahuas, Otomis, Huaxtèques, Mixtèques, Matlaltzincas, Zapotèques, etc.), groupées pour les besoins de l'administration en 38 provinces tributaires. Chaque province devait verser aux fonctionnaires aztèques (calpixque) des quantités déterminées de denrées alimentaires, tissus, métaux précieux, plumes d'oiseaux tropicaux, matériaux de construction, caoutchouc, jade, armes, etc., selon des barèmes soigneusement tenus à jour par des scribes. En dehors de cette obligation, les cités et villages conservaient une large autonomie, s'administraient selon leurs coutumes et pratiquaient leurs cultes particuliers. Quelques villes, aux frontières, étaient placées sous l'autorité de gouverneurs aztèques appuyés par des troupes de garnison. Certains petits États, amis (Teotitlán) ou hostiles (Tlaxcala), enclavés dans l'Empire, avaient conservé leur indépendance.
Si l'organisation administrative du tribut avait pour résultat de faire affluer à Mexico d'énormes richesses, le commerce, rendu possible par l'effacement des frontières et la paix intérieure, était intense entre la capitale et les provinces. Des corporations de négociants (pochteca), influentes et prospères, détenaient le monopole de ces échanges, tandis que le petit commerce et les métiers les plus divers étaient exercés par des artisans, marchands et marchandes de légumes, poissons ou gibier, menuisiers, sauniers, fabricants de nattes et de paniers, porteurs d'eau, tisserandes, etc. Ceux qui pratiquaient l'artisanat de luxe (orfèvrerie et joaillerie, ciselure, art de la mosaïque de plumes) formaient des corporations respectées. Il en était de même des médecins, sages-femmes, guérisseurs et guérisseuses, tandis que l'opinion et la loi condamnaient sévèrement les sorciers et magiciens.

MEXICO, CAPITALE SYMBOLE DE LA PUISSANCE AZTÈQUE

À mesure qu'augmentaient les ressources de la tribu dominante, la capitale, simple village lacustre à l'origine, s'était transformée en une cité de plusieurs centaines de milliers d'âmes. Au centre, sur l'île rocheuse désignée par l'oracle divin, se dressaient les pyramides, les temples, les palais impériaux. Les quatre quartiers, subdivisés en nombreuses fractions (calpulli), s'étendaient sur un millier d'hectares le long de canaux et sur l'île voisine de Tlatelolco. La cité était reliée à la côte du lac par trois chaussées surélevées. Une digue longue de 16 kilomètres, construite sous le règne de Moctezuma Ier, la protégeait à l'est contre l'irruption des eaux de la grande lagune. Deux aqueducs amenaient l'eau potable à la ville depuis Chapultepec et Coyoacán. En raison de la prospérité générale (freinée de 1451 à 1456 par de mauvaises récoltes), la population de la capitale et des villes voisines, Tlacopan, Coyoacán, Culhuacán, Xochimilco, Texcoco, etc., ne cessait de croître. En 1519, le bassin de Mexico abritait entre 1 million et 1,5 million d'habitants, soit une densité de 200 habitants par km2, pour une superficie de terres cultivées qui ne dépassait guère les 3 000 km2. L'espace propice à la culture était en effet très réduit, à cause notamment de la faible épaisseur des sols, de l'érosion, de la présence de nombreux lacs et marécages. Le génie aztèque a su pourtant en tirer un profit maximal grâce à des techniques agricoles originales : fumage des sols avec des excréments humains et animaux, irrigation, dry-farming, élévation de terrasses. Mais le plus remarquable est sans doute la manière dont les Mexicas ont asséché une grande partie des lacs de la vallée et mis en valeur les marais au moyen des chinampas, radeaux de roseaux fixés par des pieux et couverts d'une couche de terre boueuse où sont plantés maïs, haricots, courges et piments.
L'agriculture du bassin de Mexico et celle des régions tropicales sous domination aztèque ont donné au Vieux Monde les ingrédients d'une révolution alimentaire : le maïs, une cinquantaine d'espèces de haricots, dont les haricots verts, les citrouilles, les oignons, les tomates (tomatl), les pommes de terre, les cacahuètes (tlacacahuatl), la vanille… À cette liste non exhaustive, il faut adjoindre une boisson faite avec la graine de l'amaxocoatl, connue sous le nom de « cacao » ou « chocolat ».

UNE SOCIÉTÉ HIÉRARCHISÉE, UNE ADMINISTRATION EFFICACE
La société aztèque à son origine avait été égalitaire et frugale. Mais, avec le temps et l'expansion de l'Empire, le luxe et la hiérarchie politico-sociale l'avaient profondément modifiée. Le « simple citoyen » (maceualli) menait encore une vie assez semblable à celle des Aztèques de la migration ; il cultivait le lopin de terre auquel il avait droit, chassait ou pêchait, devait prendre part aux travaux collectifs (entretien des canaux et des ponts, terrassements, etc.). Mais les négociants disposaient de grandes richesses sous forme de denrées, métaux précieux, plumes, tissus. L'aristocratie militaire, qui se renouvelait d'ailleurs par la promotion de guerriers sortis du peuple, possédait des domaines ruraux et des palais, et recherchait de plus en plus le luxe. Autour d'elle gravitaient serviteurs, métayers, esclaves, et aussi des artistes, sculpteurs, ciseleurs, orfèvres, peintres, poètes et musiciens.
Tous les enfants, quelle que fût leur origine, recevaient une éducation relevant d'un des deux systèmes en vigueur : pour les enfants du peuple, les telpochcalli, collèges de préparation à la vie pratique et à la guerre ; pour ceux de l'aristocratie, mais aussi pour ceux des négociants et pour les enfants « plébéiens » que l'on destinait à la prêtrise, les calmecac, monastères-collèges qui dépendaient des temples. Dans ces derniers, on enseignait l'histoire traditionnelle, la religion et les rites, l'écriture pictographique, la lecture des livres sacrés, la musique et le chant. Il existait d'ailleurs des écoles de chant ouvertes aux jeunes gens de la classe populaire.

L'administration de l'Empire et la justice étaient assurées par un grand nombre de fonctionnaires et de magistrats, assistés de scribes, gendarmes, huissiers, messagers. Organisés selon une hiérarchie complexe, ils percevaient en rémunération le produit de terres qui leur étaient affectées. Les conquérants espagnols et Cortés lui-même ne tarissent pas d'éloges quant à l'ordre et à l'efficacité de l'administration, à l'intégrité des juges, à la splendeur et à la propreté de la capitale. La justice est un modèle d'organisation. Grâce à une remarquable hiérarchie des juridictions, qui comprend des tribunaux d'instance (teccali) et une cour suprême ou cour d'appel (tlacxitlan), la justice est rendue avec rapidité et efficacité. Aucun procès ne dure plus de quatre-vingts jours, y compris le jugement et l'arrêt. Les juges sont nommés par le souverain et par le chef du quartier où se tient le tribunal.

PRÉDOMINANCE DE L’EMPEREUR
L'État aztèque, né de la démocratie tribale, était devenu une monarchie aristocratique. Au sommet, le tlatoani (« celui qui parle, qui commande »), élu à vie au sein d'une même dynastie par un collège restreint de dignitaires, était assisté d'un « vice-empereur », le ciuacoatl, et de quatre « sénateurs » élus en même temps que lui. Il désignait de hauts fonctionnaires tels que le petlacalcatl, chargé de la perception des impôts et du trésor, le uey calpixqui, préfet de la capitale, etc. Le Grand Conseil (tlatocan, « lieu de la parole, du commandement ») se réunissait sous sa présidence ou sous celle du ciuacoatl pour discuter des décisions importantes, et pouvait repousser jusqu'à trois reprises les propositions du souverain, par exemple en cas de déclaration de guerre. L’empereur est, au début du xvie s., un personnage quasi divin, entouré d'un halo religieux. Sa principale mission consiste à défendre, à agrandir et à embellir le temple de Huitzilopochtli, le dieu organisateur du monde des Aztèques, auquel il offre, souvent lui-même, des sacrifices. L'empereur vit dans un palais superbe, entouré de ses femmes, de ses conseillers, de ses devins, de ses nains et de ses bouffons. Nul ne peut le regarder en face, ni le toucher. Il lui est interdit de fouler le sol.

UNE RELIGION OMNIPRÉSENTE ET SANGLANTE
Reliée à la classe dirigeante par de multiples liens familiaux, mais distincte d'elle, influente à coup sûr dans les affaires publiques mais non mêlée directement à la gestion de l'État, la classe sacerdotale était nombreuse et respectée. À la tête de la hiérarchie se trouvaient les deux grands prêtres égaux appelés Serpents à plumes, assistés d'un « vicaire général », lui-même entouré de deux coadjuteurs. Groupés en collèges au service de telle ou telle divinité, ou répartis dans les quartiers comme simples desservants, les prêtres avaient à leur charge non seulement le culte, mais l'éducation supérieure et les hôpitaux destinés aux pauvres et aux malades. Le clergé disposait d'immenses richesses en terres et en marchandises de toute sorte, qu'administrait un trésorier général.
La vie des Aztèques était dominée par la religion, que caractérisaient un panthéon foisonnant, une riche mythologie, un rituel complexe fertile en épisodes dramatiques et sanglants mais aussi en cérémonies grandioses et en émouvante poésie. La civilisation aztèque avait réalisé la synthèse des divinités astrales des tribus nordiques (Huitzilopochtli, Tezcatlipoca), des dieux agraires adorés par les anciennes populations sédentaires (Tlaloc, Chalchiuhtlicue, etc.), des dieux étrangers tels que Xipe Totec (Oaxaca) ou Tlazolteotl (déesse de l'Amour chez les Huaxtèques).
Le dieu des Aztèques à qui est adressé le culte est guerrier et triomphant. Huitzilopochtli est fils d'une déesse de la Terre, il personnifie le Soleil par sa victoire sur ses frères et sœurs, les Ténèbres et l'Étoile du matin. Soleil et guerre : tels sont les deux principes organisateurs de la religion aztèque. Ainsi, les morts au combat ou les sacrifiés connaissent une survie grandiose, car ils sont chargés d'aider le Soleil dans sa course. Tous les jours pendant quatre ans, ils l'accompagnent du levant au zénith. Passé cette période, ils se métamorphosent en colibris ou en papillons. Celui qui meurt dans sa maison, au contraire, disparaît dans les Ténèbres. Dès son enfance, l'homme aztèque est préparé à l'idée du sacrifice; il ne doit vivre que pour donner son cœur et son sang « à notre Mère et à notre Père, la Terre et le Soleil », et contribuer de la sorte au bel ordonnancement du monde : permettre le lever du Soleil, la tombée de la pluie, la pousse du maïs… La « guerre fleurie », pacte de sang entre tribus sœurs, de même origine et de même culture, a été scellée à cette fin.
Les sacrifices humains, très fréquents, correspondaient à deux conceptions distinctes. Tantôt le sang et le cœur des victimes étaient offerts aux dieux, plus particulièrement au Soleil, afin d'assurer la marche régulière de l'univers ; tantôt les victimes incarnaient le dieu et mimaient son drame mythique, jusqu'au moment où leur sacrifice transférait leur force vitale à la divinité représentée. Les sacrifiés, de même que les guerriers tombés au combat et les femmes mortes en couches étaient promis à une éternité bienheureuse, tandis que les morts ordinaires, pensait-on, devaient subir quatre années d'épreuves dans le royaume souterrain de Mictlantecuhtli (le Pluton aztèque) avant de disparaître dans le néant. Mais les morts que Tlaloc avait « distingués » en les appelant à lui (par noyade, hydropisie, affections pulmonaires, etc.) devaient jouir dans l'au-delà d'une vie paisible dans l'abondance du paradis (Tlalocan).

« LE COMPTE DES DESTINS »
À l'instar des Mayas et des Toltèques, les Aztèques ont élaboré un système très complexe de calendriers, mêlant observations astronomiques et métaphysique, instrument de repérage des phénomènes naturels, tels les saisons ou le mouvement des astres, mais aussi moyen de déterminer le destin des hommes et du monde. L'existence de chacun était régie par le tonalpoualli, le « compte des destins », système extrêmement complexe de divination fondé sur un calendrier rituel de 260 jours divisé en 20 séries de treize. Chacun de ces jours était désigné par un chiffre et un signe – « 1, crocodile », « 2, vent », « 3, maison », etc. –, que les prêtres spécialisés, les « compteurs de destins », interprétaient à l'occasion des naissances, mariages, départs en voyage, expéditions militaires. Chaque année solaire est désignée par le nom de son premier jour, pris lui-même dans le calendrier divinatoire. Seuls quatre signes peuvent commencer une année: tecpatl (le silex), acatl (le roseau), calli (la maison), tochtli (le lapin). Combinés chacun avec les treize nombres fondamentaux du calendrier divinatoire, ils offrent 52 débuts d'année possibles. À l'issue de ce cycle de cinquante-deux ans, le temps est réputé suspendu: il peut alors se dissoudre, et c'est la fin du monde tant redoutée, ou se répéter, les anciens signes épuisés redevenant porteurs de vie à la faveur d'une cérémonie sacrificielle. Au-delà de ce cycle clos, les noms des jours et des années se répètent inlassablement.

LA CHUTE DE L’EMPIRE

Le 18 février 1519, Hernán Cortés débarque au Yucatán accompagné de quelques dizaines de soldats. Le 13 août 1521, Tenochtitlán tombe sous ses assauts ; le dernier empereur est capturé, les Aztèques sont décimés et soumis à jamais. On peut se demander pourquoi un État organisé à ce point pour la guerre et une civilisation aussi élaborée se sont effondrés comme châteaux de sable devant une poignée d'Espagnols. L'explication tient sans doute au décalage technologique (les Mexicas n'ont ni épées de fer ni armes à feu). Elle tient aussi au pessimisme de la vision religieuse aztèque. Moctezuma II, scrupuleux et méditatif, très attentif aux présages, croit reconnaître dans les Espagnols qui arrivent sur la côte du Mexique les représentants de Quetzalcóatl, le roi-prêtre des Toltèques, le dieu-serpent à plumes dont le retour est annoncé par d'anciennes prophéties. De plus, l'année 1519 coïncide avec la fin d'un cycle calendaire de cinquante-deux ans, qui marque la suspension du temps. Ces êtres étranges, blancs, barbus et vêtus de fer, qui lancent la foudre et possèdent des chevaux, animaux que personne n'a jamais vus au Mexique, ont tous les caractères des dieux. Les Aztèques, prêts à les accepter comme tels, ne veulent que les honorer…
L'explication réside enfin dans la complicité active des peuples voisins, soumis depuis trop longtemps à la puissance mexica, fatigués de donner leur fortune à son empereur, et leurs enfants à ses dieux. Les Totonaques et les seigneurs de Tlaxcala rejoignent Cortés, qui se présente devant Tenochtitlán-Mexico avec une armée de plus de 30 000 indigènes. Moctezuma hésite : il cherche la preuve qu'il se trouve devant des dieux. Il reçoit les Espagnols et prépare pour eux des fêtes, en l'honneur, notamment, de Huitzilopochtli. Mais Cortés doit regagner la côte à la hâte pour combattre des émissaires de l'Espagne venus lui demander des comptes sur son épopée. Pendant ce temps, Alvarado, son lieutenant resté sur place, organise, sous on ne sait quel prétexte, le massacre de la foule venue assister à une cérémonie religieuse. À son retour, Cortés trouve la capitale aztèque en révolte ; Moctezuma, tenu responsable de la situation, est tué par le peuple. L'insurrection progresse. Assiégés, Cortés et ses compagnons doivent se frayer un chemin hors de la ville ; ils sont décimés par les guerriers aztèques enragés : c'est la Noche Triste (la Nuit Triste) du 30 juin au 1er juillet 1520. Cortés en réchappe pourtant. Il va reconstituer ses forces et réinvestir méthodiquement Tenochtitlán à partir de la fin de 1520. Le 13 août 1521, au milieu des ruines de sa ville dévastée par les canons, le dernier empereur aztèque se rend aux Espagnols. Il s'appelle Cuauhtémoc, l'« Aigle-qui-tombe », c'est-à-dire le Soleil couchant ; le soleil aztèque s'éteint pour toujours.

QUELQUES DIVINITÉS DU PANTHÉON AZTÈQUE
CHALCHIUHTLICUE
« Celle qui a une jupe de pierres vertes », déesse de l'Eau douce, compagne de Tlaloc.
CIHUATETEO
« Femmes-déesses », femmes mortes en couches et divinisées ; elles prennent au zénith le relais des guerriers morts au sacrifice pour accompagner le Soleil dans son voyage.
COATLICUE
« Celle qui a une jupe de serpents », vieille déesse de la Terre, qui enfanta miraculeusement le dieu des Mexica, Huitzilopochtli.
COYOLXAUHQUI
« Celle qui est parée de grelots », sœur aînée de Huitzilopochtli, tuée par lui, ainsi que ses frères, les 400 étoiles au Sud, au moment de sa venue au monde. Elle symbolise les ténèbres, vaincues par le jeune Soleil triomphant.
EECATL
Quetzalcóatl sous sa forme de dieu du Vent. Représenté avec un masque en forme de bec de canard, ou sous la forme d'un singe soufflant.
HUITZILOPOCHTLI
« Le colibri de gauche », jeune dieu de la tribu aztèque, qu'il avait guidée dans sa migration. Il symbolise le Soleil triomphant, au zénith.
MAYAHUEL
Déesse du Maguey, qui avait été la plante nourricière des Aztèques au temps de leur migration. Elle est généralement représentée comme plurimammaire.
MICTLANTECUHTLI
Le « Seigneur du lieu des morts », dieu des Enfers, représenté sous la forme d'un cadavre décharné.
NANAUATZIN
Petit dieu pustuleux ou syphilitique, autre forme de Quetzalcóatl. À l'origine des temps, il s'était sacrifié en se jetant dans un brasier allumé à Teotihuacán, pour faire naître le Soleil.
OMETECUHTLI ET OMECIHUATL
« Le Seigneur et la Dame de la dualité ». D'après certaines sources, c'est le couple primordial qui aurait enfanté tous les autres dieux et les humanités. Leur culte semble être tombé en désuétude chez les Aztèques, et n'être resté vivant que chez certains rameaux nahuas émigrés dès le xiie s. comme les Pipils du Guatemala.
QUETZALCÓATL
« Serpent plume précieuse ». Sans doute la figure dominante du panthéon aztèque. Inventeur des arts, des techniques et de la pensée philosophique.
TEZCATLIPOCA
« Miroir qui fume », dieu du Nord, du Ciel nocturne et de la Guerre, patron des jeunes guerriers. Vainqueurs de Quetzalcóatl par ses sortilèges.
TLALOC
Vieux dieu de la Pluie, l'un des plus importants du panthéon, honoré dans tout le Mexique. Caractérisé par ses yeux entourés de serpents formant comme des lunettes et par sa bouche ornée de crocs, comme les autres dieux de la Pluie des peuples voisins ou antérieurs : le Cocijo des Zapotèques, le Chac des Mayas, etc.
TLAZOLTEOTL
« Déesse de l'Immondice », déesse de l'Enfantement et de l'Amour charnel, des Bains lustraux. Originaire sans doute de la Huaxteca, région connue pour sa « frivolité », elle avait le pouvoir d'effacer, par la confession, les offenses à la morale sexuelle.
TOCI
« Notre aïeule », nommée aussi Teteo innan, « la mère des dieux ». C'est son culte qui était célébré sur la colline où devait apparaître la Vierge de Guadalupe, faisant de celle-ci, par un phénomène de syncrétisme, une Vierge pleinement nationale.
TONATIUH
Le Soleil, représenté au centre du célèbre monument « la Piedra del sol », tirant la langue pour réclamer sa nourriture, le sang humain.
XIPE TOTEC
« Notre Seigneur l'écorché », dieu peut-être originaire de l'actuel État d'Oaxaca. Il représente le Renouveau de la végétation. Les prêtres se revêtaient en son honneur de la peau des sacrifiés, qui, en jaunissant, évoquait une feuille d'or : il est aussi le dieu des orfèvres.
XIUHTECUHTLI
« Le Seigneur du feu », également nommé Huehueteotl, « le vieux dieu ». Vieux dieu du Feu et des puissances volcaniques, représenté généralement comme un vieillard ridé dont la tête supporte un brasero.
XOLOTL
Autre forme de Quetzalcóatl. Lors du sacrifice qu'avaient décidé tous les dieux à Teotihuacán pour faire vivre le Soleil, il fut le seul à s'enfuir et à tenter de se cacher. Il devint le dieu des Monstres, et de tout ce qui est double : double épi de maïs, double maguey, jumeaux…

ART
INTRODUCTION

L'art des Aztèques, comme leur religion, est le résultat d'une synthèse. La tradition toltèque qui avait survécu dans certaines villes du plateau central comme Culhuacán, le style « mixtéca-puebla » de Cholula, de Tizatlán et de l'Oaxaca, et certaines influences d'origine plus lointaine, comme celle des Huaxtèques, se sont amalgamés en un ensemble original. Riche à la fois d'un symbolisme ésotérique et d'un vigoureux réalisme, l'art aztèque frappe par la puissance et l'énergie des formes, par la sûreté du dessin, par la hardiesse de la conception.

ARCHITECTURE
En architecture, les Aztèques n'ont guère innové ; ils ont repris pour l'essentiel les thèmes de l'architecture classique et toltèque, c'est-à-dire la pyramide à degrés et le palais horizontal. Cependant, la juxtaposition de deux temples au sommet d'une pyramide unique, comme c'était le cas du Grand Teocalli de Mexico, avec les sanctuaires jumelés de Tlaloc et de Huitzilopochtli, est un trait typiquement aztèque. Les monuments circulaires, tels que les temples du Vent à Mexico et à Calixtlahuaca, relèvent d'une tradition étrangère à la civilisation classique : il s'agit là d'un emprunt à l'architecture huaxtèque. Les dimensions grandioses de certains édifices, comme le palais du Tlatoani à Mexico ou celui du roi de Texcoco, immenses bâtiments groupés autour de patios et de jardins, surpassaient tout ce qui avait été réalisé au Mexique auparavant. En outre, les Aztèques sont le seul peuple autochtone du Mexique qui ait taillé entièrement dans la roche vive, à Malinalco, un temple avec ses statues et ses bas-reliefs.

SCULPTURE
La sculpture, dont il subsiste de très nombreuses œuvres en dépit des destructions massives dues à la conquête, présente un large éventail symbolique et stylistique, depuis les idoles et les bas-reliefs à thèmes religieux jusqu'aux statues de personnages et d'animaux, en passant par les scènes historiques à la gloire des empereurs. Parmi les spécimens les plus connus qui se trouvent dans les musées du Mexique ou à l'étranger, on mentionnera la statue colossale de la déesse Coatlicue, extraordinaire chef-d'œuvre macabre ; les représentations du Serpent à plumes Quetzalcóatl ; le « Calendrier aztèque », monolithe qui résume sur son disque les conceptions cosmologiques des anciens Mexicains ; le « Teocalli de la Guerre sacrée », dédié au Soleil et au combat cosmique ; une tête de dignitaire (« chevalier-aigle ») qui évoque de façon frappante l'énergie des guerriers ; la « Pierre de Tizoc », qui retrace les victoires du septième souverain ; la stèle commémorative de l'inauguration du grand Temple, par Ahuitzotl, en 1487.

ARTS DÉCORATIFS
Les Aztèques ont fait revivre l'art du masque en pierre, qui avait été pratiqué avec virtuosité à l'époque classique (Teotihuacán, ve-viiie s.). Ils ont porté à un haut degré de perfection la sculpture et la ciselure des pierres semi-précieuses : jadéite, néphrite, serpentine, cristal de roche. D'admirables statuettes en portent témoignage, par exemple celle du dieu Tezcatlipoca (musée de l'Homme, Paris) ou celle de Xolotl (musée du Wurtemberg, à Stuttgart).
Trois grandes corporations d'artisans étaient spécialisées, à Mexico, dans les arts que nous appelons « mineurs » : les orfèvres, dont les merveilleux bijoux et ornements d'or et d'argent s'inspiraient surtout du style mixtèque de l'Oaxaca ; les lapidaires, qui décoraient de mosaïque de turquoise, de grenat, d'obsidienne et de nacre les masques, objets cérémoniels, casques d'apparat ; enfin les amanteca, ou plumassiers, dont les fragiles chefs-d'œuvre faits de plumes d'oiseaux tropicaux ornaient la coiffure et les vêtements des dignitaires ainsi que les idoles des dieux.

PEINTURE

Il existait à Mexico deux catégories de peintres : ceux qui couvraient de fresques les murailles des palais et des sanctuaires, et ceux qui, scribes versés dans l'écriture hiéroglyphique, enluminaient les manuscrits religieux ou historiques. Certains de ces manuscrits, tel le Codex borbonicus (bibliothèque de l'Assemblée nationale, Paris), constituent des recueils de petits tableaux symboliques admirablement exécutés.

LITTÉRATURE
La littérature, surtout sous la forme de poèmes déclamés et chantés avec accompagnement de flûtes et d'instruments à percussion, présentait des genres nettement délimités : poèmes religieux d'une grande élévation, poèmes philosophiques, épopées historico-mythiques, odes lyriques, poèmes mimés et dialogués que l'on peut considérer comme un embryon de théâtre. En outre, les Aztèques attachaient une importance extrême à l'art oratoire ; toutes les circonstances importantes de la vie publique ou privée, depuis l'élection d'un souverain jusqu'au départ d'une caravane de négociants, étaient marquées par des discours pompeux et imagés. Enfin, la danse tenait une large place dans les réjouissances familiales, dans les banquets et dans les cérémonies religieuses.

 

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AFRIQUE NOIRE

 

 

 

 

 

 

 

Afrique noire

Cet article fait partie du dossier consacré à l'Afrique.
Ensemble des pays africains situés au S. du Sahara.
Avant la désertification de la zone saharienne, il y a un peu plus de deux millénaires, parler d'Afrique noire n'a guère de sens, tellement les cultures du nord du continent sont parentes, imbriquées à celles qui se développent au sud du Sahara. Le grand dessèchement sépare, plus radicalement qu'auparavant, une Afrique septentrionale, profondément islamisée depuis treize siècles, d'une Afrique qui s'étend du golfe du Bénin aux plateaux du Karroo.

1. LE CHEMINEMENT D'UNE NOTION
1.1. AVANT NOTRE ÈRE : UNE VISION GLOBALISANTE
Avant notre ère, les échanges de populations et de cultures sont forts entre les deux zones, même si des particularités remarquables, dans le rapport à l'environnement, apparaissent déjà en Afrique intertropicale. Ces particularités ont été accentuées par le désert, l'islamisation et la colonisation européenne ; elles n'ont pas effacé certains traits d'unité anciens ; il convient de ne jamais l'oublier quand on parle de l'Afrique noire.
Les Grecs anciens savaient qu'en Afrique vivaient des peuples « différents », tant par leurs habitudes alimentaires que par la couleur de leur peau : ils les avaient nommés Éthiopiens, « faces brûlées [par le soleil] ». Reprenant souvent des supposés géographiques grecs ou latins, les écrivains de langue arabe ont considéré que, « vers le sud » des territoires où l'islam était installé, vivaient d'innombrables peuples sudan (« noirs », Bilad al-Sudan : « Pays des Noirs »).

1.2. MONDES CHRISTIANISÉS ET ISLAMISÉS, ET MONDES PAÏENS
Quant aux Européens, reprenant cette vision globalisante, ils parlent d'une « Afrique des Noirs ». Dans la seconde moitié du xve siècle, les chroniques de Zurara relatent comment les Portugais découvrent avec stupéfaction sur les côtes d'Afrique la diversité des populations non musulmanes, avec lesquelles ils n'avaient guère eu, jusque-là, de contacts. Ces « Maures noirs », « disgraciés de visage et de corps », ne parlent pas l'arabe, mais, au fur et à mesure que l'on progresse vers le sud, des langues de plus en plus diverses : ainsi naît la légende tenace de la mosaïque linguistique du « Pays des Noirs ».
Une frontière culturelle apparaît aux xive et xve siècles entre peuples de la « civilisation et des manières raisonnables de vivre » – les mondes christianisés et islamisés, même s'ils sont antagonistes – et peuples du Sud, attachés à leur « paganisme » et noyés dans leur fragmentation linguistique.

1.3. UNE NOTION IDÉOLOGIQUE COMMODE
L'archéologie a apporté la preuve que c'est en Afrique orientale que l'homme est apparu. Comment établir une frontière entre Afrique blanche et Afrique noire ? Comment classer les Garamantes de l'époque romaine ou les Éthiopiens d'Aksoum – qui ne se reconnaissent pas comme étant totalement noirs et se distinguent des Oromos, les peuples de la corne de l'Afrique, ainsi que de ceux de la vallée du Nil – sinon en recourant à des critères culturels, religieux et sociaux arbitraires ? Le terme d'Afrique noire ne recouvre donc pas un concept, fût-il racial – on trouve des Noirs bien au-delà du 20e parallèle nord – il renvoie le plus souvent à une notion idéologique commode : il a souvent justifié la colonisation du continent.

2. LES ORIGINES ET LEUR IMPORTANCE

À l'est du Rift – la grande fracture qui traverse l'Afrique de la mer Rouge au lac Malawi –, plusieurs lignées, qui annonçaient l'homme actuel, ont coexisté et se sont succédé depuis 4 millions d'années. Nous sommes encore assez peu capables de restituer avec précision et certitude la vie de ces groupes qui se sont multipliés lentement, trouvant dans la chasse, la pêche et la cueillette les éléments d'une alimentation suffisante. On sait néanmoins, grâce à leurs traces retrouvées par les archéologues, que la bipédie remonte à 3 millions d'années, que la vie en groupes solidaires existe depuis au moins 1,5 million d'années et que le feu a été domestiqué voici 600 000 à 500 000 ans ; par ailleurs, les outils de pierre, d'os ou de bois ont été progressivement transformés en fonction de leurs besoins.
Les paléontologues, aujourd'hui, voient généralement dans l'Afrique intertropicale la souche première du peuplement de tout l'Ancien Monde : des hommes ont, à plusieurs reprises, quitté l'Afrique, en particulier pour se diriger vers le nord, peuplant lentement l'Asie et l'Europe. L'une des dernières grandes crises climatiques qui affecta l'Afrique se produisit entre 30 000 et 20 000 avant J.-C. Elle correspond à la dernière grande glaciation dans l'hémisphère Nord, qui entraîna une baisse importante du niveau des mers. Sur le continent africain, cela se traduisit par une phase humide, suivie entre 20 000 et 10 000 avant J.-C. par une phase d'extrême aridité. Cette longue période difficile a vraisemblablement divisé le continent en zones refuges (étendues d'eau et vallées notamment), où le gibier et les hommes se sont regroupés, et en zones abandonnées : déserts du Nord et du Sud, et forêt inhospitalière.

3. LES RACINES (ENTRE 10 000 ET 5 000 AVANT J.-C.)
Un nouveau changement climatique se produit vers 8 000 avant J.-C. : les précipitations redeviennent plus importantes sur l'Afrique, même si elles restent soumises à l'alternance saison sèche/saison humide. Le retour de l'eau se traduit par une remontée, parfois spectaculaire (plus de 100 m) du niveau des lacs, des mers et des cours d'eau. La forêt regagne des territoires perdus à l'époque précédente, mais l'homme la connaît mieux et parvient à y survivre dans les zones moins denses.

3.1. QUELQUES ZONES D'OCCUPATION
Les nombreuses recherches effectuées par les archéologues depuis les années 1960 ont permis de mettre en évidence différentes zones d'occupation humaine.
Les crues énormes dans les grandes rigoles du Nil, du Niger, du Zambèze et de cours d'eau moins importants interdisent à l'homme de s'installer dans les vallées. Il lui faut s'établir à une distance de l'eau qui lui permet d'échapper au danger: pour cela, il observe la périodicité des crues et en repère les niveaux maximaux. Avec l'eau, revient l'abondance du bétail et celle du poisson d'eau douce, forte ressource alimentaire des Africains. Partout où existent des cours et des étendues d'eau, du Sahara occidental au Nil et aux lacs de l'Afrique orientale, la pêche, qui laisse d'importantes traces matérielles (hameçons, harpons, restes alimentaires), reprend avec vigueur. Des groupes se sédentarisent, du moins momentanément, en particulier autour du lac Victoria et de Khartoum. Plus au sud, en Afrique orientale et méridionale, à l'exception des côtes méridionales, la chasse et la cueillette l'emportent sur la pêche: une abondante industrie microlithique va, durant des milliers d'années, prolonger l'existence, aisée semble-t-il, de ces chasseurs-cueilleurs. L'homme a également laissé des traces de son passage entre le Zambèze et la République démocratique du Congo, par exemple en Namibie.
Un autre ensemble humain se dessine autour du lac Tchad, beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui et qui reçoit des affluents à la fois du nord-ouest et du sud-est. Une zone importante de concentration de populations est la vallée de la Bénoué, grand affluent du Niger et véritable corridor entre celui-ci et le lac Tchad. C'est dans le sud du Nigeria, à Iwo Eleru, que le plus ancien squelette d'Homo sapiens sapiens noir actuellement connu a été retrouvé. Beaucoup d'indices laissent à penser qu'une large bande de terre, de la Guinée au Tchad et au Cameroun, a peu à peu vu naître, en région de forêt domestiquée ou périforestière, les premiers éléments de ce qu'il est convenu d'appeler globalement, par manque d'éléments, la « civilisation bantoue ».
Hormis les zones « lacustres » du Sahara, l'Afrique occidentale a livré peu de traces d'occupation humaine ; l'état des recherches, dans les régions situées autour de la vallée du Sénégal et surtout du delta intérieur du Niger, ne permet pas de se prononcer sur l'importance de leur occupation. En revanche, un secteur centre-saharien, encadré par l'Adrar des Iforas, le Hoggar et l'Aïr, est en pleine occupation dynamique : un drainage important, par la grande vallée de l'Azaouagh emporte les eaux jusqu'au Niger. Nous avons les preuves que les populations proches de l'Aïr fabriquaient déjà des poteries vers 7 500 avant J.-C. et broyaient des grains avec des meules de pierre. Étaient-ils noirs ? Étaient-ils méditerranéens ? Quoi qu'il en soit, ils ont peu de traits communs avec leurs voisins du Nord, vivant dans la Tunisie actuelle, mangeurs d'escargots. Ce foyer du Hoggar, dont l'influence s'étend vers l'est jusqu'au Tibesti, va se développer pendant la période suivante.
Autour des points d'eau importants de la rive gauche du Nil se rassemblent des groupes humains qui n'osent pas encore occuper la vallée elle-même; vers 6 000 avant J.-C., certains de ces groupes ont commencé à domestiquer des animaux. De l'Égypte et de la civilisation égyptienne, il n'est encore guère question, à l'exception peut-être de quelques stations de cultivateurs au sud du delta, plus ou moins rattachés aux cultures proche-orientales en émergence vers 7 000-6 000 avant J.-C.

4. LE MORCELLEMENT (ENTRE 5 000 AVANT J.-C. ET LE DÉBUT DE NOTRE ÈRE)
Sans doute est-ce durant ces cinq millénaires qu'on peut – avec beaucoup de prudence toutefois – distinguer plusieurs Afriques, dont les évolutions vont se poursuivre jusqu'au xxe siècle.
Durant cette période, l'humidité demeure, mais elle décroît plus ou moins régulièrement : le Sahara redevient moins hospitalier ; les fleuves moins alimentés sont plus contrôlables ; le niveau des lacs baisse ; le nombre des étangs de quelques mètres de profondeur, qui durant les millénaires précédents avaient favorisé une certaine dispersion des groupes humains, diminue.
L'homme doit dès lors, plus ou moins lentement, adapter son mode de vie aux contraintes de l'environnement, le plus souvent par la domestication des plantes et des animaux de son choix : ainsi, au sud du lac Victoria, l'agriculture et l'élevage ne sont adoptés qu'au début de notre ère. Mais, partout où la situation n'est pas encore dramatique – plus particulièrement en Afrique orientale et méridionale, où l'altitude maintient longtemps une prairie porteuse de gros gibier –, il conserve encore ses habitudes de chasse et de cueillette. Par ses industries sur pierre, par ses contacts maritimes avec le reste de la Méditerranée, le nord du continent appartient aux pays du blé, de l'orge, de l'olivier, de la vigne, ainsi que de l'élevage du mouton, de la chèvre, puis du bœuf. Encore faut-il introduire dans ce tableau des nuances.

4.1. LA DOMESTICATION DES PLANTES ET DES ANIMAUX
Sur la rive gauche du Nil, dans les oasis qui longent le fleuve, l'élevage du buf remonte à environ 7 000 ans, et l'adoption de la culture du blé et de l'orge à environ 6 000 ; à cette même époque des agglomérations organisées autour des puits apparaissent. L'agriculture n'est développée pleinement dans la vallée (dont la connaissance des crues n'est pas maîtrisée) que vers 4 000 avant J.-C. Le blé, l'orge gagnent un peu vers le sud, mais se heurtent au niveau de la 2e cataracte à des obstacles physiques et climatiques; ils pénètrent par l'Atbara en direction de l'Érythrée et du nord de l'Éthiopie, mais y rencontrent vers 2 000 avant J.-C. la domestication de plantes spontanées, le tef (une céréale du genre Eragrostis), l'ensette (une plante voisine du bananier, dont les graines et le bulbe fournissent une pâte nourissante), qui vont limiter l'expansion des cultures méditerranéennes.
Vers l'ouest de l'Afrique septentrionale, ces cultures et les élevages s'étendent aussi lentement, sans qu'on connaisse encore exactement les dates et les formes de cette transformation.
Entre le Nil moyen et le Hoggar, un ou plusieurs foyers de domestication des bovidés s'épanouissent, autour de 5 000 avant J.-C. Cet élevage, avec celui du mouton et de la chèvre, se répand vers le sud, dans toutes les directions, très lentement, surtout lorsque les étangs et les mares s'assèchent, obligeant les groupes humains à modifier progressivement leurs habitudes alimentaires. Les pasteurs de ces bufs se représentent eux-mêmes comme des Noirs sur les peintures rupestres. L'arrivée des zébus vers 1 000 avant J.-C. apporte une amélioration à cet élevage : ce bovin résiste mieux à la sécheresse et à la mouche tsé-tsé que les races précédemment domestiquées. En l'espace de deux millénaires, le zébu envahit le continent et passe à Madagascar.
Dans la zone sahélienne, des groupes qui vivent encore de chasse, de cueillette et de pêche coexistent avec ceux qui domestiquent peu à peu certaines plantes, notamment les mils et les sorghos, d'ouest en est, au sud des 15e et 14e parallèles nord ; ces céréales gagnent, entre 1 000 avant J.-C. et 1 000 après J.-C., l'ensemble du continent, en contournant la forêt par l'est. Dans l'Afrique orientale et méridionale, où il est difficile d'attribuer à tel ou tel peuple l'avancée de telle ou telle plante, l'adoption de l'élevage se fait à des dates différentes: vers le début du Ier millénaire après J.-C., plantes et animaux venus du nord ont atteint la côte méridionale du continent.
Dans le delta intérieur du Niger, c'est, selon toute vraisemblance, à partir du IIe millénaire avant J.-C. que s'opère la domestication d'un riz africain dont la culture s'étend vers l'ouest et le sud-ouest jusqu'à la côte atlantique.
De la Côte-d'Ivoire au Congo actuels, la domestication du palmier à huile et des nombreuses variétés d'ignames prend un tel essor que des villages se créent aux IIIe et IIe millénaires avant J.-C., comme les recherches archéologiques l'ont mis en évidence. Les pays de l'igname sacralisent les récoltes aujourd'hui encore. Il en va de même pour le sorgho ou l'éleusine en Afrique orientale.
Enfin, au sud du tropique du Cancer, un profond changement culturel s'opère au fur et à mesure que les hommes abandonnent chasse et cueillette et qu'ils se sédentarisent, adoptant, selon les cas, l'élevage ou l'agriculture.

4.2. DES CHANGEMENTS SIGNIFICATIFS
Si l'on n'est pas en mesure d'attribuer tel ou tel choix de domestication à tel ou tel groupe africain, on commence cependant à discerner des enracinements et des continuités. Dans la vallée du Nil se développe, depuis 5 000 avant J.-C., la brillante culture de Nagada ; elle est à l'origine de l'organisation pharaonique de la Haute-Égypte. Plus au sud, les pêcheurs de la région de Khartoum maîtrisent la navigation sur le Nil. Entre ces deux groupes, le désert va accroître les divergences en isolant, mais sans jamais les séparer totalement, la culture égyptienne pharaonique, au nord de la 2e cataracte, et les cultures noires au sud de la 3e. Au dernier millénaire avant J.-C. émerge une culture éthiopienne du Nord qui doit beaucoup aux influences nilotiques mais aussi à celles de l'Arabie méridionale et de l'Afrique, et qui débouche sur la culture aksoumite.
Les fouilles archéologiques révèlent, dans le delta intérieur du Niger, un grand nombre de traces d'occupation humaine entre le Ier millénaire avant J.-C. et le Ier millénaire de notre ère ; on a en particulier dégagé partiellement l'ancienne ville de Djenné, remontant au iie s. avant J.-C. et qui, dès cette époque, pratique des échanges à moyenne distance.

LES MÉTAUX
Le travail des métaux marque aussi, à la fin du IIe millénaire et durant la première moitié du Ier millénaire, un changement qualitatif important dans la vie des Africains.
Le cuivre est exploité en Mauritanie, au Niger, dans la région de la Nubie, en Zambie et au Congo actuels, pour la fabrication d'outils fragiles et d'objets de parure. Presque simultanément, parfois antérieurement à l'utilisation du cuivre, la métallurgie du fer par réduction directe se développe au Cameroun (région de Yaoundé) et au Niger (dans le Ténéré) à la fin du IIe ou au début du Ier millénaire avant J.-C. Méroé, capitale au vie s. avant J.-C. du royaume de Koush sur le Nil, a été pendant longtemps tenue pour un maillon essentiel dans la diffusion des techniques métallurgiques. On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien: la partie septentrionale de la zone intertropicale, entre le tropique du Cancer et l'équateur, apparaît comme l'une des plus anciennes aires de réduction du fer. Nok, sur le plateau de Jos-Bauchi, au Nigeria, où déjà existent des traces d'activité humaine datant de la période antérieure, illustre bien ces transformations. Culture du fer, Nok a laissé aussi d'abondants vestiges, parmi les plus anciens, de la statuaire en terre cuite.

4.5. L'ÉMERGENCE DES CULTURES
À la fin de cette longue période, qui voit à nouveau la sécheresse désoler les régions proches du tropique, se mettent en place les bases matérielles d'où émergent les cultures mieux connues des époques suivantes. Les plantes domestiquées sont nombreuses, même si parfois leur rendement calorique est faible ; ainsi s'établit progressivement une agriculture originale, fondée sur un système d'occupation de l'espace centré sur le village, économe d'eau et de bois. Ce système allait suffire, pendant les millénaires suivants, grâce à sa souplesse et sauf catastrophes régionales, comme support aux regroupements politiques et à la croissance démographique. Chaque groupe, dans une niche particulière, adopte telle plante de base ou telle association de plantes pour construire durablement son régime alimentaire désormais stable sur la longue durée.
Ces régimes, du moins dans les régions où le dessèchement ne ruine pas toute chance de survie, sont beaucoup moins déséquilibrés sur le plan de la diététique qu'on ne le dit souvent. Leur permanence s'explique dès lors clairement : actuellement encore, les ressources végétales assurent aux Africains près de 80 % de leurs besoins en protéines. Cependant, sauf contraintes climatiques, ces paysannats n'ont pas été hostiles à l'introduction de plantes venues d'autres régions du monde. Elles ont été vite adoptées lorsque leur rendement était supérieur à celui des plantes indigènes. Avant l'arrivée des plantes américaines au xvie siècle, l'Asie a fourni, par exemple, bananiers, cocotiers, manguiers, myrbolaniers, aujourd'hui si intégrés au paysage qu'on les croit africains.

UN LONG ISOLEMENT
L'influence des colonisations du nord du continent est demeurée faible à l'intérieur de l'Afrique : Phéniciens, Carthaginois, Grecs, Romains, Vandales, Byzantins n'ont pas poussé vers le sud les limites du blé, de la vigne ou de l'olivier. Ils n'ont pas davantage imprimé leur marque par l'implantation de villes organisées. Ces peuples consommateurs de blé, d'huile, de raisin ont considéré comme anormaux ceux qui ne mangeaient pas ces produits et les ont souvent nommés par une caractéristique alimentaire supposée dominante chez ces « barbares ».
Ce n'est qu'à propos de la fin du Ier millénaire avant J.-C. que l'on peut commencer à parler d'une Afrique noire ; encore que celle-ci ne soit fermée à aucun contact, sauf peut-être au nord, où se creuse le fossé saharien. L'apparition massive du dromadaire au Sahara occidental rompt un peu cet isolement, accentué au fil des millénaires, et permet aux Berbères de repeupler très ponctuellement le désert, remplaçant les derniers pasteurs noirs en migration vers le sud – dans lesquels on veut parfois reconnaître les ancêtres des Peuls.

L'AXE NILOTIQUE
Les massifs de Libye, l'axe qui joint la Tripolitaine au Tchad et, surtout, l'axe du Nil n'ont pas connu la même évolution : l'eau n'y manque pas au même degré que dans le Sahara occidental. L'axe nilotique est, comme celui de la mer Rouge, essentiel pour la culture pharaonique. Même si les Égyptiens ne s'aventurent guère au sud de la 3e cataracte, en Nubie, ils ont tiré de celle-ci de grandes quantités d'or, et ce jusqu'au xiie siècle après J.-C. ; ils en ont aussi tiré le granit pour leurs obélisques, et surtout une main-d'œuvre militaire importante : des archers pour l'armée pharaonique puis des esclaves pour les maîtres grecs d'Alexandrie, et beaucoup plus tard des guerriers noirs dont l'influence et le nombre ont été considérables dans l'Égypte des xe et xiie siècles.
Au viie siècle avant J.-C., le lien entre les segments du Nil, de plus en plus séparés par le désert entre les 2e et 3e cataractes, a même été concrétisé par la présence d'une dynastie pharaonique nubienne dont le pouvoir s'étendit du delta à la grande boucle du Nil.
Dans le nord-est du continent, la circulation des personnes et des biens est demeurée constante, malgré le dessèchement, jusqu'à notre ère ; il est dès lors très difficile de discerner une frontière entre une Afrique noire et une Afrique non noire.
Cette période de 5 000 ans constitue, autant que dans d'autres régions du monde, l'assise de tout ce qui va suivre.

5. SOCIÉTÉS, VILLES ET POUVOIRS (Ier MILLÉNAIRE APRÈS J.-C.)

5.1. L'APPARITION DU CHRISTIANISME

L'axe nilotique et la mer Rouge jouent un grand rôle à partir du ive siècle. La christianisation passe par eux. Orthodoxe ou non, elle gagne la Nubie, où, au viie siècle, existent des évêchés et de nombreuses églises ; Dongola, près de la boucle du Nil, est la capitale politique et religieuse de cette Nubie christianisée. Plus au sud, le christianisme a pénétré, à peu près au même moment, jusqu'à Soba, autre capitale proche de Khartoum.
Ces pays christianisés connaissent une hiérarchisation des pouvoirs, et l'on parle de « rois » à leur tête. Enrichis par la recherche d'esclaves (vers le Tchad et vers le sud) dont la vente constitue un élément important, ils renforcent, jusqu'au xiiie siècle, l'aspect monumental de leurs villes, notamment par la construction de grands édifices religieux, parfois ornés de peintures somptueuses (à l'exemple de la cathédrale de Faras).

5.2. AKSOUM
Au nord-ouest de l'Éthiopie, non loin de la mer, a grandi, depuis le ier siècle de notre ère, une culture qui a laissé des traces nombreuses (comme sur le site de Yeha) et qui va s'organiser autour d'un pouvoir centralisateur à Aksoum. Christianisé vers le ive siècle, le royaume d'Aksoum participe, grâce à Adulis, son port sur la mer Rouge, au trafic international ; les Byzantins s'intéressent vivement à ce point d'appui, lentement détourné de ses relations avec l'intérieur de l'Afrique (dont la Nubie) au profit des contacts avec la péninsule Arabique et du trafic maritime vers l'Asie.
Aux ve et vie siècles, Aksoum joue un rôle commercial important : on y frappe l'or. Cette zone nord de l'actuelle Éthiopie entretient avec la péninsule Arabique des relations commerciales, linguistiques et militaires qui vont se poursuivre après l'apparition de l'islam : des Éthiopiens se trouvent à La Mecque, où ils connaissent des conditions sociales diverses, et le premier muezzin choisi par le Prophète était un Éthiopien.

5.3. LES CÔTES ORIENTALES ET MADAGASCAR
On connaît mal, pour ce millénaire, la situation de la côte de l'Afrique orientale et de Madagascar. Des indices de présence de groupes humains ont partout été relevés par les archéologues. Sur la côte est, vivent des communautés de pêcheurs fabriquant des poteries, peut-être déjà en contact avec l'Insulinde, d'où viendraient des navires et des pirogues à balancier ; en tout cas, cette côte fournit déjà des esclaves, que l'on retrouve en Chine, en Perse sassanide, en Mésopotamie.
À Madagascar, des communautés côtières paraissent exploiter, sinon cultiver, certaines épices ; peut-être n'ont-elles pas encore pénétré loin dans l'intérieur de l'île, qui présente déjà l'aspect d'une savane arborée, sauf dans la partie orientale où s'étend une grande forêt. La navigation dans l'ouest de l'océan Indien et le long des côtes d'Afrique est certaine, depuis l'époque romaine au moins, mais on en sait peu de chose. Cette côte est en contact étroit avec l'intérieur du continent qui lui fournit, à partir des réserves exceptionnelles d'animaux sauvages qu'elle recèle, cornes de rhinocéros, défenses d'éléphants et peaux de panthères ou de léopards, très demandées par les visiteurs venus par mer et par ceux du Nord nilotique.

5.4. L'INTÉRIEUR DE L'AFRIQUE
DE POSSIBLES MIGRATIONS DE PEUPLES
À l'intérieur de l'Afrique équatoriale, entre l'Atlantique et l'océan Indien, il s'est produit, vraisemblablement depuis le Ier millénaire avant J.-C., un changement important dont les origines, la chronologie, les modalités et l'ampleur sont loin de faire l'unanimité chez les chercheurs. Ce changement concerne de possibles migrations de peuples ayant en commun une souche linguistique, appelée par convention le proto-bantou, et qui a donné naissance à des langues très différenciées parlées aujourd'hui par les bantouphones. Ces peuples, au cours de leurs « migrations », auraient apporté avec eux l'agriculture et la métallurgie du fer jusque dans l'est et le sud du continent, qui ne les connaissaient pas encore.
Un fait est sûrement établi : à la fin du Ier millénaire après J.-C., ces peuples occupent tout le centre et le sud du continent, à l'exception d'un fragment du Sud-Ouest où dominent les Khoisans, dont les langues à clics sont différentes des langues bantoues (→  khoizan). Par-delà toute controverse sur leur rôle culturel, ces peuples constituent la souche des principaux groupes connus depuis, jusqu'au sud du continent, sous des noms divers. Par ailleurs, on voit se multiplier les villages sédentaires dans toute la région bantouphone.

BOUCLE DU LIMPOPO, VALLÉES DU CONGO
Dans la boucle du Limpopo et dans la région du Katanga (ex-Shaba) dans le Congo (ex-Zaïre méridional), les chercheurs ont identifié des groupes importants dont l'évolution commence à la fin du Ier millénaire après J.-C. Ce sont des chasseurs d'éléphants, producteurs de fer et éleveurs de bœufs, qui vont former, en trois ou quatre siècles, une société hiérarchisée où le pouvoir s'isole, physiquement, de plus en plus du reste de la population. Il est probable que ces populations sont en rapport avec l'Inde, qui importe du fer africain.
Quant aux hautes vallées du Congo (ex-Zaïre), elles abritent, au même moment, des peuples pêcheurs, par ailleurs gros producteurs de poterie et utilisateurs de cuivre. Il s'agit peut-être des ancêtres des Loubas. La zone forestière, où se trouvent aujourd'hui le Cameroun, le Gabon, le Congo et la République démocratique du Congo, abrite, pendant ce millénaire, une population encore assez mal identifiable. On suppose que les bases de la culture téké et de l'ensemble kongo se construisent alors. L'archéologie, en tout cas, montre de mieux en mieux la continuité de l'occupation de cette région.

5.5. AU NORD DE LA FORÊT ÉQUATORIALE
NOK, IFE ET SAOS
Plus au nord, les émergences sont déjà beaucoup mieux connues. Nok (au centre de l'actuel Nigeria) poursuit jusque vers le milieu du millénaire sa production culturelle ; au sud-ouest de la zone du Bauchi, la région d'Ife connaît, à partir du vie s., une multiplication des villages, parfois au détriment de la forêt, et sert d'intermédiaire commercial entre le Nord et la côte. Un pouvoir fort s'y met en place, et les premiers signes d'une production culturelle – habitat, statuaire en terre cuite et utilisation d'alliages cuivreux – apparaissent vers le xe siècle.
Le dessèchement et, peut-être, les raids esclavagistes déterminent le repli de populations qui vont s'implanter dans la cuvette du Tchad et se développer au plus tard à partir du ve siècle. Par manque de données historiques incontestables, on les nomme encore très provisoirement Saos ; elles vivent larg

DJENNÉ, EMPIRE DU GHANA, GAO

Dans le delta intérieur du Niger, des vestiges d'une dense occupation humaine dès le début du Ier millénaire sont aujourd'hui bien situés et reconnus. La ville de Djenné-Djenno, à l'abri d'une enceinte de brique crue, atteint avant le viie siècle son apogée. Avec le Nord, elle échange probablement du cuivre, avec le Sud du fer ; elle vend du riz et peut-être du poisson séché. Même si l'on connaît très mal la production des champs aurifères du haut Sénégal ou de l'actuelle Guinée, il faut rappeler que cette Afrique au sud du Sahara a la réputation, dès le ve siècle avant J.-C., d'être la « terre de l'or ». Sans doute, sans être encore considérable, la production de ce métal alimente, en partie, des traversées sahariennes.
Deux pouvoirs s'imposent, l'un à l'ouest, l'empire du Ghana, l'autre plus à l'est, Gao, comme intermédiaires entre les demandes d'or du Nord et les producteurs qui, beaucoup plus au sud, n'ont jamais été contrôlés ni par l'empire du Ghana ni par Gao.

ÉMERGENCE DE POUVOIRS FORTS
Dans tous les cas qui viennent d'être évoqués, les villages agricoles ou les enclos d'élevage constituent, selon les régions, la base de l'organisation sociale et économique. Des pouvoirs à fort caractère religieux, chargés d'organiser les chasses, de prévoir les cérémonies nécessaires à la bonne production de la terre, de gérer les échanges de bétail et de produits alimentaires, y dominent : ils réclament, de la part de ceux qui les exercent, une connaissance approfondie du fonctionnement de l'environnement. Peu à peu, aussi, en raison de la forte division du travail entre agriculteurs et producteurs de fer, des pouvoirs plus forts s'imposent aux groupes plus importants : c'est le cas à Ife, à Ghana, à Gao. On désigne ces pouvoirs par le terme de « royauté ».

6. L'APPARITION DE L'ISLAM (À PARTIR DU VIIe SIÈCLE)

6.1. LE NORD, L'EST ET L'ÉTHIOPIE
L'islam gagne le nord du continent aux viie et viiie siècles ; son adoption a coupé pendant longtemps les contacts entre les pays africains sud-sahariens et la Méditerranée, et cela de manière d'autant plus radicale qu'ils n'avaient jamais été très développés.
Les Berbères islamisés atteignent le Sénégal et créent, surtout après le xe siècle, d'importants axes de relation économique entre Maghreb et Sahel, sans implantation religieuse notable au sud du désert. Plus à l'est, l'itinéraire jalonné de puits reliant la Tripolitaine au Tchad alimente le Nord en esclaves. Tout à l'est enfin, l'axe nilotique, avec ses annexes asiatiques, continue de fonctionner malgré les différences religieuses entre Égypte musulmane, Nubie et Éthiopie chrétiennes ; l'accord passé entre maîtres de l'Égypte et roi de Nubie assure aux premiers des livraisons régulières d'esclaves capturés dans le « Grand Sud », et au roi nubien des produits méditerranéens.
En Éthiopie, après l'effondrement d'Aksoum, le port d'Adulis est abandonné et le pouvoir s'installe beaucoup plus au sud, dans les hauts massifs. Les relations entre pouvoir éthiopien et pouvoir musulman se distendent de plus en plus, et sur les rives de la mer Rouge apparaissent des émirats musulmans ouvertement hostiles à l'Éthiopie chrétienne qui, privée de ses atouts maritimes, se replie, pour de longs siècles, sur sa production agricole ; elle connaît de graves troubles intérieurs et la lente progression, depuis le sud, de populations non chrétiennes : les Oromos.

6.2. LA CÔTE ORIENTALE
La côte orientale fournit des produits – peau, ivoire – qui intéressent toute l'Asie, et des esclaves, dont beaucoup se sont retrouvés au ixe siècle en basse Mésopotamie. Là, ils ont participé à la grande révolte sociale d'esclaves de toutes origines ; cette révolte reste, dans l'histoire, associée au nom des Zandj – des bantouphones arrachés à l'Afrique. La langue bantoue sert, sur la côte, de base au kiswahili, qui emprunte aussi du vocabulaire au persan et à l'arabe.
Peu à peu apparaissent sur le vieux substrat africain des comptoirs musulmans volontairement séparés du contexte continental, à Muqdisho (Mogadiscio), à Mombasa, à Kilwa par exemple. L'islam qui s'y installe est différent par ses rites juridiques et son appartenance au chiisme, de celui, malékite et sunnite (sunnisme) qui s'impose à l'ouest du continent.
La navigation musulmane complète le long de cette côte celle des Africains et remplace celle, plus ancienne et restée mal connue, des Indiens et des Indonésiens. Mais ces comptoirs ont toujours des rapports difficiles avec les Zandj de l'intérieur.

6.3. LES « ROYAUMES » ET LES « EMPIRES »
Séparées de l'Europe et de l'Asie par des terres qui s'islamisent et s'arabisent plus ou moins rapidement, des communautés africaines se sont organisées, que nous appelons – au gré de notre ethnocentrisme historique – empires ou royaumes.

L'EMPIRE DU GHANA ET GAO
Au sud de l'actuelle Mauritanie, l'empire du Ghana, dont les origines remontent probablement au Ier millénaire avant J.-C., développe, de la boucle du Sénégal à celle du Niger, son contrôle sur les routes qui apportent l'or du Sud et reçoit du Nord le sel qui a transité par le terminus méridional de la circulation transsaharienne : Aoudaghost.
Plus à l'est, Gao joue ce même rôle d'intermédiaire. Au nord de la ville, sur un emplacement d'habitations datant d'au moins deux millénaires, Tadamakka a la même fonction qu'Aoudaghost à l'ouest. Ghana et Gao ont, jusqu'au xie siècle, monopolisé le contrôle des échanges ; ils ne laissent guère les musulmans pénétrer vers le Sud qu'ils exploitent à leur profit.
La boucle du Sénégal connaît, au contraire, une islamisation plus rapide et, dès le xe siècle, peuples et souverains acceptent la venue des marchands du Nord.

LE KANEM ET LA NUBIE
Au terme de la route du Tchad, un royaume, le Kanem, s'organise. Son souverain devient musulman à la fin du xie siècle ; faisant désormais partie du monde islamique, le Kanem entame des relations avec la Tripolitaine, la Tunisie et l'Égypte.
La Nubie, par les vallées déjà fréquentées quatre ou cinq millénaires plus tôt et qui descendent vers la cuvette tchadienne, établit des contacts avec l'Afrique centrale, réserve d'esclaves et de produits de bonne vente.

BASSIN DU CONGO
Cependant, assez loin du contrôle musulman direct, au sud de l'équateur, dans la partie méridionale des pays bantouphones, la zone du Limpopo voit apparaître, à Mapungubwe, une société complexe, qui échange de plus en plus avec l'océan Indien et exploite l'or du plateau du Zimbabwe. L'émergence d'un pouvoir fort et riche conduit, après le xie siècle, au développement de grandes constructions de pierre, de l'océan Indien à l'Atlantique. Les plus remarquables, celles des maîtres du trafic de l'or et de l'ivoire, sont situées à Zimbabwe ; à dater du xe siècle au plus tard, l'or est exporté par Sufala, au Mozambique actuel, et probablement par beaucoup d'autres petits ports situés entre Kilwa et le Limpopo. Tout à fait au sud du continent, les Khoisans demeurent fidèles à la chasse et à la cueillette.
Vers le nord, dans le bassin du Congo, les cultures installées au millénaire précédent se développent. L'exploitation du cuivre du Shaba, en République démocratique du Congo (ex-Zaïre), et de la Zambie actuelle permet la circulation d'objets de parure et de lingots ; l'ornementation des tombes fait apparaître un certain enrichissement – tout relatif – de ces groupes. Les Tékés, au nord du fleuve Congo, exploitent probablement le cuivre de la vallée du Niari, et les Kongos s'organisent au nord et au sud de ce fleuve.

IFE ET L'EMPIRE DU MALI
Plus au nord-ouest, Ife, en relations économiques lointaines avec le Nord, l'Est et probablement l'Ouest, est à son apogée. De ce moment, datent les très grandes œuvres de la production artistique d'Ife réalisées en alliage cuivreux, en pierre ou en terre cuite. L'influence d'Ife a essaimé dans le monde yorouba, entraînant la création d'une vaste zone de nouveaux pouvoirs. Les hautes vallées du Niger, son delta intérieur et la zone des lacs ont été lentement regroupés sous l'hégémonie des Mandingues, qui ont aussi étendu leur domination vers l'Atlantique et, au sud, jusqu'à la forêt. Maîtres de la production d'or, de mines de cuivre, du commerce de la kola, produite au sud de leurs possessions, les mansas (« rois ») du Mali sont devenus, après leur héros fondateur Soundiata Keita, la puissance dominante de l'Afrique occidentale, repoussant loin vers le nord l'influence du Ghana comme celle des villes de la boucle du Sénégal. Cette puissance du Mali mandingue a duré jusqu'au xviie siècle.
Pour en savoir plus, voir l'article empire du Mali.

LES ALMORAVIDES
Au sud du fleuve Sénégal, l'islamisation progresse. Durant la seconde moitié du xie siècle, des groupes berbérophones de l'Afrique occidentale, auxquels se joignent des musulmans noirs, conquièrent un immense territoire, s'étendant du Sénégal à l'Èbre, dans la péninsule Ibérique : les Almoravides unissent ainsi les terres encore musulmanes d'Espagne au Sahel. Par la vallée du Sénégal, ils accèdent aux ressources en or plus directement que les marchands de l'époque antérieure ; vers l'est, leur influence se fait sentir aux xie et xiie siècles sur le Ghana et le Gao, et peut-être jusqu'au Tchad. Dans leur vaste domaine, où la circulation de l'or, des marchandises et des hommes s'est accélérée, ils ont imposé le sunnisme malékite.

TEKROUR, MOSSIS
Au nord et au sud du Sénégal se développe le Tekrour. Dans la boucle du Niger, on assiste alors à l'implantation d'un islam plus militant qu'aux siècles antérieurs, moins prêt à tolérer une coexistence avec les populations non islamisées. Cette transformation profonde a certainement contribué à raidir l'attitude de refus de certaines populations noires, sauf lorsque leur souverain, comme au Mali, s'est converti ; elle a en tout état de cause provoqué des déplacements importants de populations noires vers le sud. Tout à fait à l'intérieur de la boucle du Niger s'opèrent aussi des mouvements de population; au Burkina Faso actuel émerge un pouvoir fort, structuré et appuyé sur des guerriers : les Mossis, dont l'histoire est continue depuis le xive siècle jusqu'à nos jours.


7. LE GRAND XIVe SIÈCLE AFRICAIN ...

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L'ÉCRITURE

 


 

 

 

 

 

écriture
(latin scriptura)

Consulter aussi dans le dictionnaire : écriture
Cet article fait partie du dossier consacré à la Mésopotamie.

Système de signes graphiques servant à noter un message oral afin de pouvoir le conserver et/ou le transmettre.

HISTOIRE
Toutes les civilisations qui ont donné naissance à une forme d'écriture ont forgé une version mythique de ses origines ; elles en ont attribué l'invention aux rois ou aux dieux. Mais les premières manifestations de chaque écriture témoignent d'une émergence lente et de longs tâtonnements. Dans ces documents, les hommes ont enregistré : des listes d'impôts et des recensements ; des traités et des lois, des correspondances entre souverains ou États ; des biographies de personnages importants ; des textes religieux et divinatoires. Ainsi l'écriture a-t-elle d'abord servi à noter les textes du pouvoir, économique, politique ou religieux. Par ailleurs, les premiers systèmes d'écriture étaient compliqués. Leur apprentissage était long et réservé à une élite sociale voulant naturellement défendre ce statut privilégié et qui ne pouvait guère être favorable à des simplifications tendant à faciliter l'accès à l'écriture, instrument de leur pouvoir.

À partir du IIIe millénaire avant J.-C., toutes les grandes cultures du Proche-Orient ont inventé ou emprunté un système d'écriture. Les systèmes les plus connus, et qui ont bénéficié de la plus grande extension dans le monde antique, demeurent ceux de l'écriture hiéroglyphique égyptienne et de l'écriture cunéiforme, propre à la Mésopotamie. L'écriture égyptienne est utilisée dans la vallée du Nil, jusqu'au Soudan, sur la côte cananéenne et dans le Sinaï. Mais, pendant près d'un millénaire, l'écriture cunéiforme est, avec la langue sémitique (l'assyro-babylonien) qu'elle sert à noter, le premier moyen de communication international de l'histoire. L'Élam (au sud-ouest de l'Iran), les mondes hittite (en Anatolie) et hourrite (en Syrie du Nord), le monde cananéen (en Phénicie et en Palestine) ont utilisé la langue et l'écriture mésopotamienne pour leurs échanges diplomatiques et commerciaux, mais aussi pour rédiger et diffuser leurs propres œuvres littéraires et religieuses. Pour leur correspondance diplomatique, les pharaons du Nouvel Empire avaient eux-mêmes des scribes experts dans la lecture des textes cunéiformes.
À la même époque, d'autres systèmes d'écriture sont apparus, mais leur extension est limitée : en Anatolie, le monde hittite utilise une écriture hiéroglyphique qui ne doit rien à l'Égypte. Dans le monde égéen, les scribes crétois inventent une écriture hiéroglyphique, puis linéaire, de 80 signes environ, reprise par les Mycéniens.
Au Ier millénaire, l'apparition de l'alphabet marque une histoire décisive dans l'histoire de l'écriture. Depuis des siècles, l'Égypte dispose, au sein de son écriture nationale, du moyen de noter les consonnes. Au xive siècle avant J.-C., les scribes d'Ougarit gravent sur des tablettes d'argile des signes cunéiformes simplifiés et peu nombreux, puisqu'ils ne sont que 30, correspondant à la notation de 27 consonnes et de 3 valeurs vocaliques. Mais les uns et les autres ne font pas école. Ce n'est qu'après le xie siècle que le système d'écriture alphabétique se généralise à partir de la côte phénicienne. Une révolution sociale accompagne cette innovation radicale : les scribes, longuement formés dans les écoles du palais et des temples, voient leur rôle et leur importance diminuer.

LE SYSTÈME CUNÉIFORME

Le premier système d'écriture connu apparaît dans la seconde moitié du IVe millénaire avant notre ère, en basse Mésopotamie, pour transcrire le sumérien. Dans l'ancienne Mésopotamie, les premiers signes d'écriture sont apparus pour répondre à des besoins très concrets : dénombrer des biens, distribuer des rations, etc. Comme tous les systèmes d'écriture, celui-ci apparaît donc d'abord sous forme de caractères pictographiques, dessins schématisés représentant un objet ou une action. Le génie de la civilisation sumérienne a été, en quelques siècles, de passer du simple pictogramme à la représentation d'une idée ou d'un son : le signe qui reproduit à l'origine l'apparence de la flèche (ti en sumérien) prend la valeur phonétique ti et la signification abstraite de « la vie », en même temps que sa graphie se stylise et, en s'amplifiant, ne garde plus rien du dessin primitif.

LES PICTOGRAMMES DE L'ÉCRITURE CUNÉIFORME
Trouvées sur le site d'Ourouk IV, de petites tablettes d'argile portent, tracés avec la pointe d'un roseau, des pictogrammes à lignes courbes, au nombre d'un millier, chaque caractère représentant, avec une schématisation plus ou moins grande et sans référence à une forme linguistique, un objet ou un être vivant. L'ensemble de ces signes, qui dépasse le millier, évolue ensuite sur deux plans. Sur le plan technique, les pictogrammes connaissent d'abord une rotation de 90° vers la gauche (sans doute parce que la commodité de la manipulation a entraîné une modification dans l'orientation de la tablette tenue en main par le scribe) ; ultérieurement, ces signes ne sont plus tracés à la pointe sur l'argile, mais imprimés, dans la même matière, à l'aide d'un roseau biseauté, ce qui produit une empreinte triangulaire en forme de « clou » ou de « coin », cuneus en latin, d'où le nom de cunéiforme donné à cette écriture.

LE SENS DES PICTOGRAMMES CUNÉIFORMES
Sur le plan logique, l'évolution est plus difficile à cerner. On observe cependant, dès l'époque primitive, un certain nombre de procédés notables. Ainsi, beaucoup de ces signes couvrent une somme variable d'acceptions : l'étoile peut tour à tour évoquer, outre un astre, « ce qui est en haut », le « ciel » et même un « être divin ». Par ailleurs, les sumériens ne se sont pas contenté de représenter un objet ou un être par un dessin figuratif : ils ont également noté des notions abstraites au moyen de symboles. C'est ainsi que deux traits sont parallèles ou croisés selon qu'ils désignent un ami ou un ennemi.
Le sens peut aussi procéder de la combinaison de deux éléments graphiques. Par exemple, en combinant le signe de la femme et celui du massif montagneux, on obtient le sens d'« étrangère », « esclave ».
Tous ces signes, appelés pictogrammes par référence à leur tracé, sont donc aussi des idéogrammes, terme qui insiste sur leur rôle sémantique (leur sens) et indique de surcroît leur insertion dans un système. L'écriture cunéiforme dépasse ensuite ce stade purement idéographique. Un signe dessiné peut aussi évoquer le nom d'une chose, et non plus seulement la chose elle-même. On recourt alors au procédé du rébus, fondé sur le principe de l'homophonie (qui ont le même son). Ce procédé permet de noter tous les mots et ainsi des messages plus élaborés.

L'ÉCRITURE DES AKKADIENS
Cependant, les Sumériens considèrent les capacités phonétiques des signes, nouvellement découvertes, comme de simples appoints à l'idéographie originelle, et font alterner arbitrairement les deux registres, idéographique et phonographique. Lorsque les Akkadiens empruntent ce système vers − 2300, ils l'adaptent à leur propre langue, qui est sémitique, et font un plus grand usage du phonétisme, car, à la différence du sumérien, dont les vocables peuvent se figurer par des idéogrammes toujours identiques, flanqués d'affixes qui déterminent leur rôle grammatical, l'akkadien renferme déclinaisons et conjugaisons.

L'ÉVOLUTION DU SUMÉRO-AKKADIEN
L'écriture suméro-akkadienne ne cesse d'évoluer et connaît notamment une expansion importante au IIe millénaire. Le cunéiforme est adopté par des peuples de l'Orient qui l’adaptent à la phonétique de leur langue : Éblaïtes, Susiens, Élamites, etc. Vers − 1500, les Hittites adoptent les cunéiformes babyloniens pour noter leur langue, qui est indo-européenne, associant leurs idéogrammes à ceux venus de Mésopotamie, qu'ils prononcent en hittite. L'ougaritique, connu grâce aux fouilles de Ras Shamra (l'antique Ougarit), dans l'actuelle Syrie, est un alphabet à technique cunéiforme ; il note plusieurs langues et révèle que, à partir de − 1400 environ, l'écriture en cunéiformes est devenue une sorte de forme « véhiculaire », simplifiée, servant aux échanges internationaux. Au Ier millénaire encore, le royaume d'Ourartou (situé à l'est de l'Anatolie) emprunte les caractères cunéiformes (vers − 800) et ne les modifie que légèrement. Enfin, pendant une période assez brève (vie-ive s. avant notre ère), on utilise un alphabet à technique cunéiforme pour noter le vieux perse. Au Ier millénaire, devant les progrès de l'alphabet et de la langue des Araméens (araméen), l'akkadien devient une langue morte ; le cunéiforme ne se maintient que dans un petit nombre de villes saintes de basse Mésopotamie, où il est utilisé par des Chaldéens, prêtres et devins, jusqu'au ier s. après J.-C., avant de sombrer dans l'oubli.

DU HIÉROGLYPHE AU DÉMOTIQUE

Hiéroglyphes
Tout d'abord hiéroglyphique, l'écriture égyptienne évolue en se simplifiant vers une écriture plus maniable, et d'un usage quotidien. Le hiéroglyphe est une unité graphique utilisée dans certaines écritures de l'Antiquité, comme l'égyptien. Les premiers témoignages « hiéroglyphiques » suivent de quelques siècles les plus anciennes tablettes sumériennes écrites en caractères cunéiformes. Le mot « hiéroglyphe », créé par les anciens Grecs, fait état du caractère « sacré » (hieros) et « gravé » (gluphein) de l'écriture égyptienne monumentale, mais n'est réservé à aucun système d'écriture particulier. On désigne par le même terme les écritures crétoises du minoen moyen (entre 2100 et 1580 avant J.-C.), que l'on rapproche ainsi des signes égyptiens, mais qui demeurent indéchiffrées.

LES HIÉROGLYPHES ÉGYPTIENS
La langue égyptienne est une langue chamito-sémitique dont la forme écrite n'est pas vocalisée. Vers 3000 avant J.-C., l'Égypte possède l'essentiel du système d'écriture qu'elle va utiliser pendant trois millénaires et dont les signes hiéroglyphiques offrent la manifestation la plus spectaculaire. Quelque 700 signes sont ainsi créés, beaucoup identifiables parce que ce sont des dessins représentant des animaux, un œil, le soleil, un outil, etc.
Cette écriture est d'abord pictographique (un signe, dessiné, représente une chose ou une action). Mais dès l'origine, l'écriture égyptienne eut recours, à côté des signes-mots (idéogrammes), à des signes ayant une valeur phonétique (phonogrammes), où un signe représente un son. Le dessin du canard représente l'animal lui-même, mais canard se disant sa, le même signe peut évoquer le son sa, qui sert aussi à désigner le mot « fils ». Pour éviter au lecteur confusions ou hésitations, le scribe a soin de jalonner son texte de repères : signalisation pour désigner l'emploi du signe comme idéogramme (signe-chose, représentant plus ou moins le sens du mot) ou phonogramme, et compléments phonétiques qui indiquent la valeur syllabique. Il existe également des idéogrammes déterminatifs, qui ne se lisent pas, mais qui indiquent à quelle catégorie appartient le mot. Les signes peuvent être écrits de gauche à droite ou de droite à gauche.
On distingue trois types d'écriture égyptienne : l'écriture cursive ou hiératique, tracée sur papyrus, l'écriture démotique, plus simplifiée que l'écriture hiératique, et l'écriture hiéroglyphique proprement dite, c'est-à-dire celle des monuments, antérieure à 2500 avant J.-C. Ces hiéroglyphes, gravés à l'origine dans la pierre, en relief ou en creux, peuvent être disposés verticalement ou horizontalement, comme ils peuvent se lire de droite à gauche ou de gauche à droite, le sens de la lecture étant indiqué par la direction du regard des êtres humains et des animaux, toujours tourné vers le début du texte.
L'écriture hiéroglyphique apparaît toute constituée dès les débuts de l'histoire (vers 3200 avant J.-C.) ; la dernière inscription en hiéroglyphes, trouvée à Philae, date de 394 après J.-C.

LE SYSTÈME DE L'ÉCRITURE ÉGYPTIENNE
Les idéogrammes peuvent être des représentations directes ou indirectes, grâce à divers procédés logiques :
– la représentation directe de l'objet que l'ont veut noter ;
– la représentation par synecdoque ou métonymie, c'est-à-dire en notant la partie pour le tout, l'effet pour la cause, ou inversement : ainsi, la tête de bœuf représente cet animal ; deux yeux humains, l'action de voir ;
– la représentation par métaphore : on note, par exemple, la « sublimité » par un épervier, car son vol est élevé ; la « contemplation » ou la « vision », par l'œil de l'épervier, parce qu'on attribuait à cet oiseau la faculté de fixer ses regards sur le disque du Soleil ;
– représentation par « énigme » – le terme est de Champollion – ; on emploie, pour exprimer une idée, l'image d'un objet physique n'ayant qu'un rapport lointain avec l'objet même de l'idée à noter : ainsi, une plume d'autruche signifie la « justice », parce que, disait-on, toutes les plumes des ailes de cet oiseau sont parfaitement égales ; un rameau de palmier représente l'« année », parce que cet arbre était supposé avoir autant de rameaux par an que l'année compte de mois, etc.

L'ÉVOLUTION DE L'ÉCRITURE ÉGYPTIENNE

L'évolution des hiéroglyphes vers le phonétisme

À partir des idéogrammes originels, l'écriture égyptienne a évolué vers un phonétisme plus marqué que celui du cunéiforme. Selon le principe du rébus là aussi, on a utilisé, pour noter telle notion abstraite difficile à figurer, l'idéogramme d'un objet dont le nom a une prononciation identique ou très proche. Par exemple, le scarabée, khéper, a servi à noter la notion qui se disait également khéper, le « devenir ».
Poussé plus loin, le recours au phonétisme mène à l'acronymie. Un acronyme est en l'occurrence une sorte de sigle formé de toute consonne initiale de syllabe. Apparaissent ainsi des acronymes trilitères et bilitères (nfr, « cœur » ; gm, « ibis »), ainsi que des acronymes unilitères (r, « bouche »), qui constituent une espèce d'alphabet consonantique de plus de vingt éléments.
Mais le fait de noter exclusivement les consonnes entraîne beaucoup trop d'homonymies. Pour y remédier, on utilise certains hiéroglyphes comme déterminatifs sémantiques destinés à guider l'interprétation sémantique des mots écrits phonétiquement. Par exemple, le signe du « Soleil », associé à la « massue », hd, et au « cobra », dj, qui jouent un rôle phonétique, mène à la lecture hedj, « briller ».C'est dans la catégorie des déterminatifs qu'entre le cartouche, encadrement ovale signalant un nom de souverain. Quelle que soit sa logique, cette écriture est d'un apprentissage et d'une lecture difficiles, et se prête peu à une graphie rapide.

L'écriture hiératique

Sur le plan technique, si la gravure dans la pierre s'accommode de ces formes précises, l'utilisation du roseau ou du pinceau sur du papyrus ou de la peau entraîne une écriture plus souple. Les hiéroglyphes sont simplifiés pour aboutir à deux formes cursives : l'écriture hiératique (usitée par les prêtres) et l'écriture démotique (servant à la rédaction de lettres et de textes courants). Tracée sur papyrus à l'aide d'un roseau à la pointe écrasée, trempée dans l'encre noire ou rouge, l'écriture hiératique est établie par simplification et stylisation des signes hiéroglyphiques. Avec ses ligatures, ses abréviations, elle sert aux besoins de la vie quotidienne : justice, administration, correspondance privée, inventaires mais aussi littérature, textes religieux, scientifiques, etc.

Le démotique
Vers 700 avant J.-C., une nouvelle cursive, plus simplifiée, remplace l'écriture hiératique. Les Grecs lui donnent le nom de « démotique », c'est-à-dire « (écriture) populaire », car elle est d'un usage courant et permet de noter les nouvelles formes de la langue parlée. Utilisée elle aussi sur papyrus ou sur ostraca (tessons de poterie), cette écriture démotique suffit à tous les usages pendant plus de 1000 ans, exception faite des textes gravés sur les monuments, qui demeurent l'affaire de l'hiéroglyphe, et des textes religieux sur papyrus pour lesquels on garde l'emploi de l'écriture hiératique.
Sur le plan fonctionnel, les Égyptiens, tout comme les Sumériens, n'ont pas exploité pleinement leurs acquis et se sont arrêtés sur le chemin qui aurait pu les mener à une écriture alphabétique. Demeuré longtemps indéchiffrable, le système d’écriture égyptien fut décomposé et analysé par Champollion (1822) grâce à la découverte de la pierre de Rosette, qui portait le même texte en hiéroglyphe, en démotique et en grec.

LES ÉCRITURES ANCIENNES DÉCHIFFRÉES
Alliant érudition, passion et intuition, les chercheurs du xixe s. déchiffrent les écritures des civilisations mésopotamiennes et égyptiennes.
Dans leurs travaux, ils durent résoudre deux problèmes : celui de l'écriture proprement dite, d'une part ; celui de la langue pour laquelle un système d'écriture était employé, d'autre part. Le document indispensable fut donc celui qui utilisait au moins deux systèmes d'écriture (ou davantage) dont l'un était déjà connu : la pierre de Rosette, rédigé en 2 langues et trois systèmes d’écritures (hiéroglyphe, démotique et grec) permit de déchiffrer les hiéroglyphes, grâce à la connaissance du grec ancien. Les savants durent ensuite faire l'hypothèse que telle ou telle langue avait été utilisée pour rédiger un texte donné ; Jean-François Champollion postula ainsi que la langue égyptienne antique a survécu dans la langue copte, elle-même conservée dans la liturgie de l'église chrétienne d'Égypte. De même le déchiffreur de l’écriture cunéiforme, sir Henry Creswicke Rawlinson, une fois les textes en élamite et vieux-perse de Béhistoun mis au point, fit l'hypothèse, avec d'autres chercheurs, que le texte restant était du babylonien, et qu'il s'agissait d'une langue sémitique dont les structures pouvaient être retrouvées à partir de l'arabe et de l'hébreu.

LES DÉCHIFFREURS
1754 : l'abbé Barthélemy propose une lecture définitive des textes phéniciens et palmyriens.
1799 (2 août) : mise au jour de la pierre de Rosette, dans le delta du Nil, portant copie d'un décret de Ptolémée V Épiphane (196 avant J.-C.) rédigé en trois écritures, hiéroglyphique, hiératique et grecque.
1822 : Lettre à Monsieur Dacier, de J.-F. Champollion, où ce dernier expose le principe de l'écriture égyptienne.
1824 : parution du Précis du système hiéroglyphique rédigé par Champollion.
À partir de 1835 : l'Anglais H. C. Rawlinson copie, à Béhistoun, en Iran, une inscription célébrant les exploits de Darius Ier (516 avant J.-C.) rédigée selon trois systèmes d'écriture cunéiforme, en vieux-perse, en élamite et en babylonien (akkadien), langues jusqu'alors inconnues.
1845 : le texte en vieux-perse est déchiffré par Rawlinson.
1853 : le texte en élamite est déchiffré par E. Norris.
1857 : un même texte babylonien est confié à quatre savants qui en proposent des traductions identiques.
1858 : Jules Oppert publie son Expédition scientifique en Mésopotamie, qui contribue au déchiffrement du cunéiforme.
1905 : F. Thureau-Dangin établit l'originalité de l'écriture et du système linguistique des Sumériens.
1917 : le Tchèque Hrozny établit que les textes hittites, écrits en caractères cunéiformes, servent à noter une langue indo-européenne, désormais déchiffrée.
1945 : découverte d'une stèle bilingue à Karatépé, en Cilicie ; la version phénicienne du texte permet de déchiffrer un texte louwite (proche du hittite) noté en écriture hiéroglyphique.
1953 : les Anglais M. Ventris et J. Chadwick établissent que les textes rédigés en écriture dite « linéaire B » sont du grec archaïque (mycénien) ; le linéaire B est une écriture syllabique comprenant environ 90 signes.

LA « LANGUE GRAPHIQUE » DES CHINOIS
Après les écritures sumérienne et égyptienne, l'écriture chinoise est la troisième écriture importante à avoir découpé les messages en mots. Mais elle n'a pas évolué comme les deux autres, car, à la différence de tous les systèmes d'écriture, qui sont parvenus, à des degrés divers, à exprimer la pensée par la transcription du langage oral, l'écriture chinoise note une langue conçue en vue de l'expression écrite exclusivement, et appelée pour cette raison « langue graphique ».

L'ÉVOLUTION DES IDÉOGRAMMES CHINOIS
Les premiers témoignages de l’écriture chonoise datent du milieu du IIe millénaire avant J.-C. : ce sont des inscriptions divinatoires, gravées sur des carapaces de tortues ou des omoplates de bœufs. Les devins y gravaient les questions de leurs « clients » puis portaient contre ce support un fer chauffé à blanc et interprétaient les craquelures ainsi produites. Ce type d’écriture a évolué à travers le temps et les différents supports : inscriptions sur des vases de bronze rituels aux alentours du ixe s. ; écriture sigillaire, gravée dans la pierre ou l'ivoire, au milieu du Ier millénaire ; caractères « classiques », peints au pinceau, à partir du iie s. avant J.-C. Ces derniers signes ont traversé deux millénaires ; en 1957, une réforme en a simplifié un certain nombre.

LE FONCTIONNEMENT DE L'ÉCRITURE CHINOISE

Écriture chinoise
Sur le plan fonctionnel, les pictogrammes originels ont évolué vers un système d'écriture où les éléments sont dérivés les uns des autres. Soit le caractère de l'arbre (mu) : on peut en cocher la partie basse pour noter « racine » (ben), ou la partie haute pour « bout, extrémité » (mo) ; on peut aussi lui adjoindre un deuxième arbre pour noter « forêt » (lin), un troisième pour noter « grande forêt », et ultérieurement « nombreux », « sombre » (sen).
Un dérivé peut servir à son tour de base de dérivation. Ainsi, le pictogramme de la « servante », de l'« esclave », figurant une femme et une main droite (symbole du mari et du maître), est associé au signe du cœur, siège des sentiments, pour signifier la « rage », la « fureur », éprouvée par l'esclave.
Cette langue graphique use également d'indicateurs phonétiques. Ainsi, le caractère de la femme, flanqué de l'indicateur « cheval » (mâ), note « la femme qui se prononce comme le cheval » (au ton près), c'est-à-dire la « mère » (m"a) ; si l'on associe « cheval » avec « bouche », on note la particule interrogative (ma) ; avec deux « bouches », le verbe « injurier ».
Inversement, le caractère chinois peut être lu grâce au déterminatif sémantique. Ces déterminatifs, ou clés (au nombre de 540 au iie s. après J.-C., réduits à 214 au xviie s., et portés à 227, avec des modifications diverses, en 1976), sont des concepts destinés à orienter l'esprit du lecteur vers telle ou telle catégorie sémantique. Le même signe signifiera « rivière » s'il est précédé de la clé « eau », et « interroger » s'il est précédé de la clé « parole ».
Le système chinois repose donc sur le découpage de l'énoncé en mots. Il semble que, de l'autre côté du Pacifique, et au xvie s. de notre ère seulement, à la veille de la conquête espagnole, les glyphes précolombiens (que nous déchiffrons très partiellement à ce jour, malgré des progrès dans la lecture des glyphes mayas) présentent des similitudes avec cette écriture. Mais ils ne se sont pas entièrement dégagés de la simple pictographie.

L'AVENTURE DURABLE DE L'ALPHABET
LA NAISSANCE DE L'ALPHABET
L'invention de l'alphabet (dont le nom est forgé par les Grecs sur leurs deux premières lettres alpha et bêta) se situe au IIe millénaire avant notre ère en Phénicie. Deux peuples y jouent un rôle important, les Cananéens et, à partir du xiie s. avant J.-C., les Araméens ; ils parlent chacun une langue sémitique propre et utilisent l'akkadien, écrit en cunéiformes, comme langue véhiculaire. Dans les langues sémitiques, chacun des « mots » est formé d'une racine consonantique qui « porte » le sens, tandis que les voyelles et certaines modifications consonantiques précisent le sens et indiquent la fonction grammaticale. Cette structure n'est sans doute pas étrangère à l'évolution de ces langues vers le principe alphabétique, et plus précisément vers l'alphabet consonantique, à partir du système cunéiforme.

L'ALPHABET OUGARITIQUE
Le premier alphabet dont on ait pu donner une interprétation précise est l'alphabet ougaritique, apparu au moins quatorze siècles avant notre ère. Différent du cunéiforme mésopotamien, qui notait des idées (cunéiformes idéographiques), puis des syllabes (cunéiformes syllabiques), il note des sons isolés, en l'occurrence des consonnes, au nombre de vingt-huit. Il a probablement emprunté la technique des cunéiformes aux Akkadiens, en pratiquant l'acrophonie (phénomène par lequel les idéogrammes d'une écriture ancienne deviennent des signes phonétiques correspondant à l'initiale du nom de l'objet qu'ils désignaient. Ainsi, en sumérien, le caractère cunéiforme signifiant étoile, et qui se lisait ana, finit par devenir le signe de la syllabe an) et en simplifiant certains caractères. La véritable innovation est celle des scribes d'Ougarit : gravés dans l'argile, comme les signes mésopotamiens, les caractères d'apparence cunéiforme sont en fait des lettres, déjà rangées dans l'ordre des futurs alphabets. C'est en cette écriture que les trésors de la littérature religieuse d'Ougarit, c'est-à-dire la littérature religieuse du monde cananéen lui-même, nous sont parvenus.

L'ALPHABET DE BYBLOS
Alors que l'« alphabet » ougaritique demeure réservé à cette cité, l'alphabet sémitique dit « ancien » est l'ancêtre direct de notre alphabet. Sa première manifestation en est, au xie s., le texte gravé sur le sarcophage d'Ahiram, roi de Byblos : 22 signes à valeur uniquement de consonnes. Cet alphabet apparaît donc à Byblos (aujourd'hui Djebaïl, au Liban), lieu d'échanges entre l'Égypte et le monde cananéen. Ce système est utilisé successivement par les Araméens, les Hébreux et les Phéniciens. Commerçants et navigateurs, ces derniers le diffusent au cours de leurs voyages, notamment vers l'Occident, vers Chypre et l'Égée, où les Grecs s'en inspirent pour la création de leur propre alphabet. Car ce sont les Grecs qui, au xie s. avant J.-C., emploient, pour la première fois au monde, un système qui note aussi bien les voyelles que les consonnes, constituant ainsi le premier véritable alphabet.
Pour les deux alphabets d'Ougarit et de Byblos, entre lesquels il ne devrait pas y avoir de continuité globale, il est frappant que l'ordre des lettres soit le même et corresponde à peu près à celui des alphabets ultérieurs. Cet ordre, dont l'origine reste mystérieuse, serait très ancien.

LA FORME ET LE NOM DES LETTRES
Mais quel critère a déterminé le choix de tel graphisme pour noter tel son ? D'où viennent les noms des lettres ? L'hypothèse retenue répond à ces deux questions à la fois : une lettre devait fonctionner à l'origine comme un pictogramme (A figurait une tête de bœuf) ; on a utilisé ce pictogramme pour noter le son initial du nom qui désignait telle chose ou tel être dans la langue (A utilisé pour noter « a », issu par acrophonie d'aleph, nom du bœuf en sémitique) ; enfin, on a donné à la lettre alphabétique nouvelle le nom de la chose que figurait le pictogramme originel (aleph est le nom de la lettre A). C'est sur cette hypothèse que s'est fondé l'égyptologue Alan Henderson Gardiner dans ses travaux sur les inscriptions dites « protosinaïtiques » découvertes dans le Sinaï. Elles sont antérieures au xve s. avant J.-C., présentent quelque signes pictographiques et notent une langue apparentée au cananéen. Les conclusions de Gardiner ne portent que sur quelques « lettres » de ce protoalphabet, mais elles semblent convaincantes et devraient permettre de repousser de cinq à sept siècles la naissance du système alphabétique.

LA CHAÎNE DES PREMIERS ALPHABETS
Des convergences dans la forme, le nom et la valeur phonétique des lettres établissent, entre les alphabets, une parenté incontestable. Pour l'araméen et le grec, celle-ci est collatérale : ils ont pour ancêtre commun le phénicien. De l'alphabet araméen dérivent l'hébraïque (iiie ou iie s. avant J.-C.) et probablement l'arabe (avant le vie s. après J.-C.), avec ses diverses adaptations, qui notent le persan ou l'ourdou, par exemple ; à moins qu'il ne faille distinguer une filière arabique qui aurait une parenté collatérale avec le phénicien. Du grec découle la grande majorité des alphabets actuels : étrusque (ve s. avant J.-C.), italiques puis latin (à partir du ve s. avant J.-C.), copte (iie-iiie s. après J.-C.), gotique (ive s.), arménien (ve s.), glagolitique et cyrillique (ixe s.). La propagation du christianisme joua un rôle majeur dans cette filiation : c'est pour les besoins de leur apostolat que des évangélisateurs, s'inspirant des alphabets grec ou latin dans lesquels ils lisaient les Écritures, constituèrent des alphabets adaptés aux langues des païens.

Quant aux alphabets asiatiques, au nombre d'au moins deux cents, on pense qu'ils remontent tous à l'écriture brahmi. La devanagari, par exemple, a servi à noter le sanskrit et note aujourd'hui le hindi. D’aucuns supposent que l'écriture brahmi aurait été elle-même créée d'après un modèle araméen. Selon cette hypothèse, tous les alphabets du monde proviendraient donc de la même source proche-orientale.

L'ALPHABET AUJOURD’HUI
Avec la grande extension de l'alphabet, la fonction de l'écrit a évolué. À la conservation de la parole, ou, sur une autre échelle, de la mémoire des hommes, s'est ajoutée l'éducation, l'œuvre de culture, souvent synonyme d'« alphabétisation ». Il existe bel et bien une civilisation de l'alphabet, accomplissement de celle de l'écriture, où un autodafé de documents écrits est considéré comme un acte de barbarie. Depuis le siècle dernier, une étape importante s'est amorcée avec la diffusion de l'alphabet latin hors de l'Europe occidentale, surtout pour noter des parlers encore non écrits, en Afrique ou dans l'ex-Union soviétique. En Turquie, par exemple, la réforme de 1928 (utilisation de l’alphabet latin, légèrement enrichi de diacritiques et d’une lettre supplémentaire) a permis de rapprocher le pays de la civilisation occidentale.

LINGUISTIQUE
L'écriture est un code de communication secondaire par rapport au langage articulé. Mais, contrairement à celui-ci, qui se déroule dans le temps, l'écriture possède un support spatial qui lui permet d'être conservée. La forme de l'écriture dépend d'ailleurs de la nature de ce support : elle peut être gravée sur la pierre, les tablettes d'argile ou de cire, peinte ou tracée sur le papyrus, le parchemin ou le papier, imprimée ou enfin affichée.
Selon la nature de ce qui est fixé sur le support, on distingue trois grands types d'écriture, dont l'apparition se succède en gros sur le plan historique, et qui peuvent être considérés comme des progrès successifs dans la mesure où le code utilisé est de plus en plus performant : les écritures synthétiques (dites aussi mythographiques), où le signe est la traduction d'une phrase ou d'un énoncé complet ; les écritures analytiques, où le signe dénote un morphème ; les écritures phonétiques (ou phonématiques), où le signe dénote un phonème ou une suite de phonèmes (syllabe).

LES ÉCRITURES SYNTHÉTIQUES
On peut classer dans les écritures synthétiques toutes sortes de manifestations d'une volonté de communication spatiale. Certains, d'ailleurs, préfèrent parler en ce cas de « pré-écriture », dans la mesure où ces procédés sont une transcription de la pensée et non du langage articulé. Quoi qu'il en soit, le spécialiste de la préhistoire André Leroi-Gourhan note des exemples de telles manifestations dès le moustérien évolué (50 000 ans avant notre ère) sous la forme d'incisions régulièrement espacées sur des os ou des pierres. À ce type de communication appartiennent les représentations symboliques grâce à des objets, dont un exemple classique, rapporté par Hérodote, est le message des Scythes à Darios ; il consistait en cinq flèches d'une part, une souris, une grenouille et un oiseau d'autre part, formes suggérées à l'ennemi pour échapper aux flèches. Ce genre de communication se retrouve un peu partout dans le monde dans les sociétés dites primitives. On peut ainsi signaler les systèmes de notation par nœuds sur des cordelettes (quipus des archives royales des Incas), mais la forme la plus courante d'écriture synthétique est la pictographie, c'est-à-dire l'utilisation de dessins figuratifs (pictogrammes), dont chacun équivaut à une phrase (« je pars en canot », « j'ai tué un animal », « je rentre chez moi », etc.) : c'est le système utilisé par les Inuits d'Alaska, les Iroquois et les Algonquins (wampums) ou encore par les Dakotas. Les limites de ces modes d'expression apparaissent évidentes : ils ne couvrent que des secteurs limités de l'expérience, ils ne constituent pas, comme le langage, une combinatoire.

LES ÉCRITURES ANALYTIQUES
Dans les écritures analytiques (dites aussi, paradoxalement, « idéographiques »), le signe ne représente pas une idée mais un élément linguistique (mot ou morphème), ce n'est plus une simple suggestion, c'est une notation. En réalité, le manque d'économie de ce système (il y aurait un signe pour chaque signifié) fait qu'il n'existe pas à l'état pur : toutes les écritures dites idéographiques comportent, à côté des signes-choses (idéogrammes), une quantité importante de signes à valeur phonétique, qu'il s'agisse des cunéiformes suméro-akkadiens, des hiéroglyphes égyptiens ou de l'écriture chinoise. Par exemple, en chinois, on peut distinguer, en gros, cinq types d'idéogrammes : les caractères représentant des objets, et qui sont, à l'origine, d'anciens pictogrammes (le soleil, la lune, un cheval, un arbre, etc.) ; les caractères évoquant des notions abstraites (monter, descendre, haut, bas) ; les caractères qui sont des agrégats logiques, formés par le procédé du rébus, en associant deux signes déjà signifiants (une femme sous un toit pourra dénoter la paix) ; les caractères utilisés pour noter des homophones : tel caractère désignant à l'origine un objet donné sera utilisé pour noter un mot de même prononciation mais de sens complètement différent ; les caractères qui sont des composés phonétiques, constitués, à gauche, d'un élément qui indique la catégorie sémantique (clef) et, à droite, d'un élément indiquant la prononciation (ce dernier type de caractère constitue jusqu'à 90 % des entrées d'un dictionnaire chinois). Cependant, l'écriture chinoise, malgré ses recours au phonétisme, n'est pas liée à la prononciation : elle peut être lue par les locuteurs des différents dialectes chinois, entre lesquels il n'y a pas d'intercompréhension orale ; elle sert, d'autre part, à noter des langues complètement différentes comme le lolo, l’ancien coréen (qui a depuis créé son propre alphabet, le hangul) ou le japonais, où les idéogrammes chinois coexistent avec une notation syllabique.

LES ÉCRITURES PHONÉTIQUES
Les écritures dites « phonétiques » témoignent d'une prise de conscience plus poussée de la nature de la langue parlée : les signes y ont perdu tout contenu sémantique (même si, à l'origine, les lettres sont d'anciens idéogrammes), ils ne sont plus que la représentation d'un son ou d'un groupe de sons. Trois cas peuvent se présenter, selon que le système note les syllabes, les consonnes seules ou les voyelles et les consonnes. Les syllabaires ne constituent pas toujours historiquement un stade antérieur à celui des alphabets. S'il est vrai que les plus anciens syllabaires connus (en particulier le cypriote) précèdent l'invention de l'alphabet (consonantique) par les Phéniciens, d'autres sont, au contraire, des adaptations d'alphabets : c'est le cas de la brahmi, ancêtre de toutes les écritures indiennes actuelles, qui procède de l'alphabet araméen, ou du syllabaire éthiopien, qui a subi des influences sémitiques et grecques.
Quant à la naissance de l'alphabet grec, elle a été marquée, semble-t-il, aussi bien par le modèle phénicien que par celui des syllabaires cypriote et crétois (linéaires A et B). Les systèmes syllabiques se caractérisent par leur côté relativement peu économique, puisqu'il faut, en principe, autant de signes qu'il y a de possibilités de combinaison voyelle-consonne. D'autre part, ils présentent l'inconvénient de ne pouvoir noter simplement que les syllabes ouvertes (C+V) ; en cas de syllabe fermée (C+V+C) ou de groupement consonantique (C+C+V), l'un des signes contiendra un élément vocalique absent de la prononciation.

       
Les alphabets consonantiques, dont le phénicien est historiquement le premier exemple, ne conviennent bien qu'à des langues ayant la structure particulière des langues sémitiques : la racine des mots y possède une structure consonantique qui est porteuse de leur sens, la vocalisation pouvant être devinée par l'ordre très rigoureux des mots dans la phrase, qui indique leur catégorie grammaticale et, par là même, leur fonction. L'alphabet araméen a servi de modèle à toute une série d'alphabets (arabe, hébreu, syriaque, etc.), ainsi qu'à des syllabaires (brahmi) ; l'alphabet arabe a servi et sert à noter des langues non sémitiques, non sans quelques difficultés (il a ainsi été abandonné pour le turc).

Alphabet grec
       
L'alphabet grec est historiquement le premier exemple d'une écriture notant à la fois et séparément les consonnes et les voyelles. Il a servi de modèle à toutes les écritures du même type qui existent actuellement : alphabets latin, cyrillique, arménien, géorgien, etc.

PÉDAGOGIE
L'apprentissage de l'écriture fait appel à une maîtrise de la fonction symbolique ainsi qu'à une maîtrise motrice de l'espace et du temps. Il s'effectue soit par l'étude progressive et linéaire des lettres, servant à former les mots (méthode analytique), soit par la compréhension directe des mots dans le contexte de la phrase, dont on décomposera seulement après les lettres (méthode globale d’Ovide Decroly). Mais ce sont de plus en plus des méthodes mixtes qui sont utilisées, intégrant parfois expression corporelle et exercices de motricité.

 

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L'IMPRIMERIE

 


 

 

 

 

 

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Consulter aussi dans le dictionnaire : imprimerie
Cet article fait partie du dossier consacré à la Renaissance.

Ensemble des techniques et métiers qui concourent à la fabrication d'ouvrages imprimés. (Synonyme : industries graphiques.)

HISTORIQUE
EN ORIENT
Les premières reproductions d'écriture furent sans doute obtenues sur la cire ou l'argile avec les sceaux cylindriques et les cachets qu'on retrouve dans les plus anciennes cités de la Mésopotamie ou de l'Élam ; certains datent de vingt-huit siècles avant notre ère. Des briques ont aussi été estampées en creux au moyen de formes de bois ou de métal. Ensuite, l'imprimerie fut connue en Chine, où elle mettait en œuvre des formes de bois gravé. Sur une planche polie, le bois était enlevé autour de l'écriture, qui demeurait seule en relief. On l'encrait et on appliquait sur elle une feuille de papier de riz. L'invention de caractères mobiles est relatée dans un livre du xie s. et attribuée à Bi Sheng (1041-1048). Ces caractères furent en terre cuite, puis en plomb, enfin en cuivre.

EN EUROPE

Johannes Gutenberg
Les impressions xylographiques, dont le procédé se rattache plus à la gravure, constituent le premier chapitre de l'histoire de l'imprimerie par leur but et l'époque de leur diffusion. À l'aide de gouges, le graveur laisse en saillie, à la surface d'un bloc, le signe à reproduire. C'est la différence de niveau qui empêche l'encre d'atteindre les creux. La planche à graver en poirier, en cormier ou noyer est débitée dans le sens du fil du bois, parallèlement à l'axe du tronc ou de la branche. Cette gravure en bois de fil a surtout été en faveur au milieu du xvie s. Elle était utilisée pour l'impression de cartes à jouer, d'images pieuses avec ou sans phylactères, de textes brefs plus ou moins illustrés (donats), de livres typographiés enfin, dans lesquels des dessins pouvaient être reproduits. La gravure artistique au burin, sur bois, au xve s., amena à concevoir l'idée de graver séparément chacune des vingt-cinq lettres de l'alphabet latin. En effet, à partir d'un certain nombre de caractères fondus, une infinité de combinaisons fut possible ainsi que le tirage d'épreuves à volonté. C'est à Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg, et à son collaborateur principal Peter Schöffer, que revient, semble-t-il, l'honneur de l'invention de l'imprimerie. En fait, cette invention était double puisqu'elle associait celle de la presse à imprimer, mise au point d'après le modèle des pressoirs à vis utilisés par les vignerons rhénans, et celle des caractères métalliques mobiles, dus à Schöffer. Pour autant, ce ne fut pas la lettre mobile qui fut l'invention décisive mais la lettre métallique moulée (« jetée en moule »), due à Gutenberg. Presque immédiatement s'instaura la méthode de fabrication des caractères devenue classique :
– gravure en poinçon, à l'extrémité d'une tige métallique (acier doux), du signe voulu en relief et à l'envers ;
– frappe à l'aide de ce poinçon d'une matrice dans un métal plus tendre (cuivre rouge) ;
– moulage, dans un moule à arçon, ou moule à main, d'un alliage ternaire (plomb, étain, antimoine) qui s'imposa jusqu'à nous.
Le 14 octobre 1457, Fust, l'associé de Gutenberg, et Schöffer achevèrent d'imprimer le premier livre portant la date imprimée : le Psautier de Mayence. Avec Gutenberg, ils publièrent des ouvrages populaires de religion, de grammaire latine, des calendriers. Leur œuvre la plus célèbre est une Bible in-folio, dite à « 42 lignes », ou « Bible mazarine » (elle appartint au cardinal et se trouve à la bibliothèque Mazarine).

LA DIFFUSION
LA TYPOGRAPHIE

L'art nouveau se répandit avec rapidité, par la vallée du Rhin, dans toute l'Europe. Deux ouvriers de Gutenberg s'établirent en 1464 en Italie, à Subiaco, puis à Rome. Un envoyé de Charles VII à Mayence porta les « secrets de l'art » à Venise, où Alde Manuce fonda, en 1490, sa dynastie d'imprimeurs, qui devait durer un siècle. Il publia un Virgile en caractères penchés, dits « aldini », ou « italiques » (1500). À Paris, par exemple, les débuts de l'imprimerie sont dûs à trois ouvriers typographes allemands, Martin Crantz (ou Krantz) de Strasbourg, Michaël Freiburger de Colmar, et Ulrich Gehring de Constance, qui furent accueillis en 1470 dans le collège de la Sorbonne (où le premier livre sorti de leur presse, la même année, fut les Lettres de Gasparini de Pergame) ; en 1473, ces trois typographes s'installèrent rue Saint-Jacques à l'enseigne du Soleil d'Or. À partir de 1477, seul apparaît le nom d'Ulrich Gehring, qui revint rue de la Sorbonne où il ouvrit un atelier à l'enseigne du Buis. En France encore, citons la famille Estienne (1500 à 1661) ; à Lyon, É. Dolet ; aux xviiie et xixe s., les Didot. L'Angleterre a une imprimerie à Oxford en 1479, puis une à Londres. Les Pays-Bas ont les Plantin à Anvers (1548-1876), puis les Elzévir à Leyde (1580-1636).
La typographie, opéra une véritable révolution dans la diffusion de la pensée. Sans subir de modification fondamentale, le procédé typographique allait permettre d'imprimer la quasi-totalité des ouvrages parus du xve s. aux débuts de la révolution industrielle. C'est au xixe s. que l'on doit les grandes novations en matière d'imprimerie : l'Allemand König met au point la presse à cylindre en 1811, l'Anglais Stanhope construit, en 1820, une presse à bras entièrement métallique ; vers 1850, entre en service la première rotative. De telles machines vont permettre dès lors la publication quotidienne de journaux. Nicéphore Niépce avait trouvé, vers 1830, le principe de la photographie ; la similigravure permet, dès 1882, d'imprimer des images photographiques.

LA COMPOSITION MÉCANIQUE
La mécanisation de la composition, effective aux États-Unis peu avant 1890, devint opérationnelle en Europe aux environs de 1900. Tout le travail manuel d'assemblage et de justification des lignes se faisait mécaniquement à l'aide de machines composeuses-fondeuses. Dans le système Linotype (inventé en 1886 par l'Américain Ottmar Mergenthaler), surtout utilisé par la presse, la frappe des touches d'un clavier assemblait et justifiait mécaniquement des matrices – et non des caractères – dans lesquelles était envoyé un jet de « métal typographique » (le plomb). Les lignes-blocs qui en résultaient étaient fondues chacune d'un seul tenant. Avec le procédé Monotype (dû à un autre Américain, Tolbert Lanston), préféré par l'édition, la frappe d'un clavier délivrait une bande de papier perforé, dont le décodage par une machine fondeuse permettait de fabriquer des lettres séparées assemblées ligne par ligne. Les composeuses-fondeuses produisaient, selon les corps, entre 5 000 et 9 000 signes à l'heure, contre 1 000 à 1 400 en composition manuelle.

LES PROCÉDÉS D'IMPRESSION
LA DIVERSIFICATION DES TECHNIQUES
Après l'imprimerie typographique, première en date et dont les formes sont constituées par des éléments imprimants en relief, d'autres procédés sont nés, répondant à des besoins nouveaux ou issus de possibilités nouvelles : la taille-douce, l'eau-forte et leurs dérivés, où les éléments imprimants sont en creux ; la lithographie, où éléments imprimants et non imprimants sont sur le même plan. La photographie a donné naissance à la photogravure et a permis de compléter les procédés manuels de dessin, de gravure, de composition, par des procédés photomécaniques, lesquels ont rendu possible l'impression d'illustrations en noir et en couleurs. Nouveaux venus depuis le début du xxe s., l'offset et l'héliogravure ont pris une rapide extension. Aujourd'hui, cependant, l'électronique bouleverse les méthodes traditionnelles des industries graphiques, et la vitesse d'exécution devient sans commune mesure avec les possibilités humaines. Le ruban perforé, la bande magnétique et le film remplacent le plomb. Le caractère immatériel enregistré sur ordinateur succède au caractère métallique. Une seule photocomposeuse de troisième génération absorbe la production d'une centaine de clavistes. Un ordinateur peut d'ores et déjà assurer la présentation définitive d'un texte, voire réaliser diverses maquettes de mise en pages selon un programme préétabli. Seul le produit fini, c'est-à-dire l'imprimé, ne risque pas de disparaître.

L'ÉVOLUTION DU SECTEUR
À ses débuts, l'imprimerie intègre toutes les fonctions, de l'édition à la librairie. Puis apparaissent des imprimeries effectuant à façon les travaux que leur confient les éditeurs. La production se divise ensuite en travaux dits « de labeur », ou impression de livres, et en travaux « de ville », représentés par le reste du marché. Au xixe s. vient s'ajouter la presse. Les entreprises se chargent encore de toutes les opérations, de la composition au façonnage.
De nos jours, la diversification s'est accrue, certaines entreprises n'assurant parfois qu'une seule de ces fonctions, si bien que l'ensemble des activités techniques qui ont pour but la production d'un imprimé est plutôt désigné sous l'expression d'« industries graphiques », le terme « imprimerie » étant réservé à une entreprise qui s'occupe surtout (parfois exclusivement) de l'impression.

DE LA TAILLE DOUCE AUX TECHNIQUES CONTEMPORAINES

LA TAILLE DOUCE

Maso Finiguerra (1426-1464) appliqua pour la première fois la gravure en creux à l'imprimerie, en remplissant d'encre les tailles d'une plaque d'argent gravée et en imprimant, grâce à cette forme, une image représentant le Couronnement de la Vierge. Depuis, on a donné le nom de « taille-douce » à l'ensemble des procédés de gravure manuelle en creux.
La gravure en creux, ou taille-douce, devint à la Renaissance le mode d'illustration préféré du livre; elle succède au relief du bois de fil, qui ne permettait pas une finesse d'exécution suffisante. Ce type d'impression est l'inverse de celui de la gravure sur bois en relief. Il faut ajouter que la métallurgie du cuivre, support habituel de la taille-douce, la favorisa grandement en substituant les planches laminées, d'épaisseur enfin uniforme, aux précédentes, simplement coulées et battues.

Christophe Plantin, à Anvers, fut l'un des premiers à promouvoir la taille-douce, à partir de 1559 (avec l'ouvrage la Magnifique et Somptueuse Pompe funèbre, faite aux obsèques de Charles Cinquième, célébrées en la ville de Bruxelles) en faisant appel à des graveurs de grande renommée.
Deux méthodes sont employées pour graver le cuivre, qui est le métal utilisé presque exclusivement en taille-douce : l'outil peut être un burin dont l'arête tranchante entame fortement le métal, ou une pointe sèche, stylet d'acier ou de diamant, qui ne laisse dans le cuivre qu'un léger sillon, ou le procédé à l'eau-forte.
Quand la gravure est réalisée par voie chimique, la plaque de cuivre est recouverte préalablement d'un vernis. Puis le graveur, avec une pointe, met le métal à nu sans l'entamer. La plaque est ensuite plongée dans un bain d'acide (eau-forte) qui va creuser dans le cuivre les zones que la pointe a dénudées. D'autres techniques sont utilisées : l'aquatinte, le lavis, le procédé au sucre…
Ce procédé avait pour inconvénient majeur la nécessité d'une impression sur deux presses : l'une, typographique, pour le texte ; l'autre, chalcographique, pour les illustrations. Les presses de taille-douce ressemblent à un laminoir, dans lequel passe la plaque recouverte par la feuille à imprimer. Une servitude de la taille-douce est qu'elle nécessite avant impression l'essuyage de l'encre compacte dont on recouvre toute la surface de la plaque – faute de pouvoir faire autrement – car elle ne doit subsister que dans les tailles de la gravure. C'est là, en effet, que le papier d'impression ira la recueillir.
La taille-douce est restée, jusqu'au xixe s., le procédé d'illustration le plus apprécié. Aujourd'hui elle est réservée aux ouvrages de bibliophilie (livres de grand luxe tirés en nombre limité).

LES TECHNIQUES CONTEMPORAINES

Procédés d'impression
    
Cinq procédés d'impression (lithographie, offset, héliogravure, flexigraphie et sérigraphie) se partagent aujourd'hui le marché des industries graphiques. La typographie utilise des caractères typographiques pour le texte et des clichés pour les illustrations. La mise au point, vers 1900, de l'impression en offset a progressivement déstabilisé le secteur d'activité de la typographie, qui ne représente plus qu'une très faible part du marché. Elle est encore utilisée pour l'impression de livres de bibliophilie et pour les travaux de ville.

Le procédé lithographique fut inventé par l'Autrichien Aloys Senefelder, en 1796. C'est un procédé physico-chimique fondé sur l'antagonisme qui existe entre l'eau et les corps gras. La forme imprimante est une pierre calcaire parfaitement plane (la pierre litho est du calcaire très fin). Sur sa surface poreuse, extrêmement homogène, on dessine ou on reporte à l'envers l'image à reproduire, à l'aide d'une encre spéciale dont les acides gras se combinent chimiquement au calcaire. On fixe ensuite ce report avec une solution d'acide nitrique et de gomme arabique. La presse lithographique fonctionne comme une presse typographique à système plan contre cylindre. Lors de l'impression, la forme passe d'abord au contact de rouleaux mouilleurs : l'humidité est « repoussée » par les parties dessinées, et « acceptée » par la surface des parties non imprimantes. La forme passe ensuite au contact des rouleaux encreurs, dont l'encre, qui n'adhère pas aux parties mouillées, se dépose sur l'image. Celle-ci se reporte alors à l'endroit sur une feuille de papier entraînée par le cylindre de pression. Les pierres lithographiques, lourdes et encombrantes, furent remplacées par du zinc, car ce métal présente pour l'imprimerie des propriétés analogues à celles du calcaire. Vers 1880, on construisit des presses lithographiques rotatives, dans lesquelles la plaque de zinc cintrée était accrochée sur un cylindre porte-forme.
En 1904, l'Américain Ira Rubel, laissant passer un tour sans feuille sur sa presse litho, constate que l'habillage de caoutchouc du cylindre de contre-pression donne une impression très convenable au verso de la feuille suivante : c'est grâce à cette fausse manœuvre qu'est né le procédé offset. L'impression en offset ne diffère que très peu de l'imprimerie litho : la feuille est imprimée par l'intermédiaire d'un cylindre recouvert de caoutchouc (cylindre porte-blanchet). L'image, à l'endroit sur la forme, se reporte à l'envers sur le blanchet, pour se décalquer finalement à l'endroit sur la feuille. La photogravure offset obéit aux mêmes principes que la photogravure typographique, mais les points de trame offset ne sont plus soumis à l'écrasement. L'offset est le mode d’impression le plus répandu en publicité, mais aussi dans l'impression des livres, des revues et même des journaux.

L'héliogravure utilise un procédé dont les formes imprimantes sont des cylindres recouverts d'une pellicule de cuivre, déposée par voie électrolytique, dans laquelle sont gravés en creux les éléments imprimants. Le parc des presses d'héliogravure n'est pratiquement constitué que de rotatives. Le traitement des cylindres nécessite des installations lourdes et complexes qui font appel aux technologies de la gravure assistée par ordinateur. Le coût élevé de la gravure ne peut être amorti que par des tirages très élevés : catalogues de V.P.C., hebdomadaires, etc.
Dans la flexographie, les formes imprimantes sont en relief et sont constituées de clichés souples, en caoutchouc ou en plastique ; ce procédé est surtout exploité en continu sur des rotatives. Les solvants de l'encre fluide sont très volatils et le séchage s'effectue par évaporation, ce qui permet d'imprimer sur des supports non absorbants, tels les plastiques souples utilisés dans les secteurs de l'emballage.
La sérigraphie, enfin, est un procédé exploitant le principe du pochoir. La forme imprimante est constituée d'un cadre, fermé par un écran en soie, à l'origine (d'où son nom), et maintenant en Nylon. Les entreprises spécialisées vont de l'imprimerie artisanale aux unités les plus industrialisées. L'impression des autoadhésifs sur les plastiques, celle des habillages de matériel technologique sont des secteurs privilégiés de la sérigraphie, qui permet aussi d'imprimer sur des volumes (tubes, ampoules, etc.). → photocomposition

 

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