1 - STEVEN LAUREYS : « On peut détecter la conscience dans le cerveau »
 

 

 

 

 

 

 

1 - STEVEN LAUREYS : « On peut détecter la conscience dans le cerveau »

Marie-Laure Théodule dans mensuel 439
daté mars 2010 -

Aussi incroyable que cela paraisse, des personnes prostrées après un coma ont donné des signes de conscience des années plus tard. C'est pourquoi l'on cherche à en débusquer les traces dans le cerveau.
LA RECHERCHE : La définition de la conscience est-elle en train d'évoluer ?

STEVEN LAUREYS : La définition de la conscience n'existe pas. Il y a différentes approches selon que l'on s'adresse à un philosophe, à un médecin, à un biologiste, à un ingénieur en intelligence artificielle, etc. Et ces différences reflètent notre ignorance : on ne comprend pas le phénomène.

Et dans votre domaine, la neurologie ?
S.L. : Il existe aussi plusieurs approches. Ainsi, en clinique, on pense savoir ce que cela veut dire quand on déclare qu'une personne est consciente. Elle doit être éveillée et réagir à la commande, c'est-à-dire aux ordres donnés par le médecin. Par exemple s'il lui demande de pincer sa main, elle doit le faire. Mais ce test a des limites : la personne peut ne pas obéir parce qu'elle est paralysée, sourde ou qu'elle ne comprend pas la commande.
Dans la recherche, on se sert de différentes méthodes pour étudier la conscience. La plus utilisée approche le phénomène par soustraction : on présente des stimuli à des volontaires sains de manière à ce que la moitié seulement de ces stimuli soit perçue consciemment, et on observe avec l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle IRMf les différences d'activation des cerveaux dans les deux cas. Cela permet d'extraire ce qu'on pense être le corrélat neuronal de la conscience chez le sujet sain. En réalité, cela n'apporte des informations que sur une conscience réduite, limitée à la conscience de voir ou pas une lettre, un mot, etc. Mais s'agit-il d'attention, de mémoire, ou de conscience ? Une autre approche - et c'est celle que nous partageons - consiste à étudier le phénomène dans sa globalité, notamment en s'intéressant aux états altérés de conscience, par exemple dans le coma, sous anesthésie ou lorsqu'on dort.

Qu'a-t-on déjà compris avec cette approche du phénomène dans sa globalité ?
S.L. : Nos moyens de mesure se sont améliorés, grâce à la neuro-imagerie. Nous avons compris que la conscience se passe dans un réseau lire « Le réseau de la conscience », p. 47. Ce serait une propriété qui émerge à partir d'assemblées de neurones dans un vaste réseau reliant plusieurs zones du cortex dit associatif * - les régions préfrontales et temporopariétales -, soit directement, soit en passant par le thalamus. On a observé lors de nombreuses expériences que ce réseau s'active moins quand la personne n'est pas consciente. Et dans ce réseau, à l'arrière du préfrontal, se trouve une région particulièrement intéressante : elle comporte le précuneus et le cortex cingulaire postérieur, et c'est elle qui s'active le plus quand la personne est consciente et qui est la plus atteinte lors d'une série d'états altérés de conscience. Cette région semble donc être un noeud critique du réseau. Mais ce qui est important, ce n'est pas tant l'activité spécifique de chaque région que leur connectivité, c'est-à-dire la manière dont elles dialoguent entre elles directement et aussi via le thalamus. Or on ne connaît pas le code neuronal de ce réseau, ni comment fonctionne cette communication. Aujourd'hui, on sait donc où se passe la conscience, mais il nous reste à comprendre le langage que les neurones utilisent pour établir cette conscience.

Mais vous, en tant que médecin et chercheur, qu'attendez-vous de cette approche ?
S.L. : Sur un plan clinique, elle nous aide à déterminer si une personne restée prostrée après un coma possède encore un certain niveau de conscience, ce qui est très important pour la suite des traitements. Au niveau scientifique, elle nous permet de détecter ce qui change dans le cerveau des patients éveillés selon qu'ils sont ou non conscients, donc d'approcher les corrélats neuronaux de la conscience.

On n'est donc pas toujours conscient, quand on est éveillé ?
S.L. : Non, l'exemple le plus dramatique, c'est le patient qui se réveille de son coma mais reste en état végétatif : la personne a les yeux grands ouverts mais l'esprit est absent. C'est perturbant, car vous avez devant vous quelqu'un qui regarde dans le vide, et qui bouge et respire seulement par réflexe. Cet état a été défini dans les années 1970. Puis en 2002 une autre entité a été définie, l'état de conscience minimale. Il est très proche de l'état végétatif car les personnes sont éveillées mais elles ne peuvent communiquer ni verbalement ni non verbalement. Cependant, elles sourient parfois quand leur mère est dans la pièce, peuvent vous suivre du regard ou vous pincer la main sans être capables pour autant d'établir un code avec ce pincement. Elles manifestent donc plus que des mouvements réflexes. Pourtant on ne peut pas communiquer avec elles, d'où cette appellation de conscience minimale.

Que se passe-t-il dans leur cerveau ?
S.L. : Qu'elles soient en état végétatif ou en conscience minimale, ces personnes se réveillent le jour et dorment la nuit. C'est donc que leur tronc cérébral qui gère le système veille/sommeil est resté actif. Mais, lorsqu'elles sont en état végétatif, le réseau cérébral qui relie le thalamus aux zones frontopariétales ne fonctionne plus, soit qu'il y ait des lésions dans le cortex ou dans le réseau lui-même. L'état végétatif est donc considéré comme un syndrome de déconnexion. En revanche, en état de conscience minimale, certaines zones du cerveau sont encore actives.

Quelles sont ces zones encore actives ?
S.L. : On ne peut répondre clairement à cette question. Dans l'état végétatif, l'information arrive du thalamus jusque dans les aires corticales primaires * , mais elle ne va pas plus loin. En conscience minimale, elle va plus loin mais pas de manière permanente : les personnes semblent avoir de temps en temps des bouffées de conscience comme cela se produit chez les déments.
Nous avons observé en 2006 qu'une patiente anglaise déclarée en état végétatif activait certaines zones de son cerveau quand on lui demandait de s'imaginer jouer au tennis, ou de se déplacer dans sa maison : elle activait les mêmes zones qu'une personne consciente qui s'imagine accomplir ces deux actions. Elle était donc consciente. Depuis cette expérience, nous avons constaté que dans 40 % des cas les patients diagnostiqués en état végétatif montraient en réalité des signes de conscience. Mais il s'agit d'une conscience minimale et fluctuante, ce qui rend l'examen difficile : parfois la personne répond à la commande, parfois non. Et en général, elle réagit plus aux stimuli chargés d'émotions, ce qui peut expliquer que la famille observe des réactions que le médecin ne voit pas. Même si parfois la famille voit ce qu'elle a envie de voir et qui n'existe pas !

En novembre dernier, on a découvert à la télévision française des images assez poignantes de Rom Houben, un Belge de 46 ans qui, après être resté prostré pendant vingt-trois ans, a finalement montré des signes de conscience. Que s'est-il passé ?

S.L. : J'ai examiné Rom Houben il y a trois ans dans notre centre de Liège. Et, alors qu'il avait été déclaré en état végétatif, donc sans signe extérieur de conscience, j'ai diagnostiqué qu'il était dans un état bien plus élevé que la conscience minimale : son cerveau est actif et fonctionne presque normalement, comme l'a révélé un examen par tomographie à émission de positons. Son état est proche du syndrome d'enfermement ou Locked-in Syndrome LIS * . Je ne l'ai ni sauvé, ni guéri, ni refait communiquer comme on l'a prétendu, mais mon diagnostic a convaincu son entourage médical qu'il était toujours conscient. Et cela lui a donné accès à des soins de rééducation appropriés. Comme je le disais plus haut, aujourd'hui on sait que la réponse à la commande simple n'est pas un test infaillible pour évaluer si la personne est consciente ou non.

Comment faire, alors, pour détecter des signes de conscience ?
S.L. : Nous utilisons désormais une approche à la commande couplée avec l'imagerie cérébrale : au lieu de demander à la personne de bouger un bras et d'observer si elle le fait, on lui demande de penser à une action et on observe par IRM si son cerveau réagit. Nous avons aussi recours à une technique portable plus légère qui mesure par électroencéphalographie les potentiels évoqués cognitifs : on place un casque à électrodes sur le cuir chevelu des patients et on mesure l'activité électrique du cerveau quand on leur fait entendre certains mots.
On a d'abord constaté que lorsque les gens entendent leur propre prénom, cela déclenche une onde P3 dans leur cerveau, même lorsqu'ils sont en état végétatif, ou qu'ils dorment. Il s'agit donc d'une réponse automatique et non d'un signe de conscience comme on l'espérait. En revanche, un prénom non familier ne déclenche aucune onde spécifique dans le cerveau. Donc, partant de ces constatations, nous avons imaginé un test où l'on demandait à des patients en état végétatif et en conscience minimale et à des témoins de compter le nombre de fois où ils entendaient un prénom précis mais non familier dans une suite de prénoms. Or nous avons observé une onde P3 chez les témoins et chez les patients en état de conscience minimale très sévèrement atteints, mais non chez les patients en état végétatif. C'est donc qu'en état de conscience minimale le patient a compris et exécuté la commande. Et depuis, nous utilisons ce test car notre démarche consiste à garder cette vision simpliste : si le cerveau d'un patient répond à la commande, alors c'est un signe de conscience.

Êtes-vous sûr que de l'efficacité de ce test ?
S.L. : Il a fait ses preuves récemment avec une jeune patiente de 23 ans hospitalisée dans le CHU de Liège pour une hémorragie après un accident vasculaire cérébral. On m'a appelé pour me demander mon avis. En voyant les images de l'IRM, j'ai observé que la lésion était très étendue : elle touchait le tronc cérébral et le thalamus sans toutefois atteindre le cortex. Mais la jeune femme était toujours dans le coma après un mois et demi et n'ouvrait pas les yeux. J'ai soupçonné un LIS complet, dans lequel les noyaux crâniens touchés empêchent même l'ouverture et le mouvement des yeux. Je pensais qu'elle était quand même consciente, et nous avons fait le test de comptage du prénom avec un casque à électrodes, et là j'ai vu une réponse. Donc, pour moi, elle était encore consciente, et il fallait continuer à l'alimenter et à l'aider à respirer. Maintenant elle vit chez elle et communique avec des mouvements du pied.
Ce système portable change-t-il votre approche de la conscience ?
S.L. : Oui, d'une certaine manière. Cela signifie que la conscience peut se détecter par une réponse du cerveau à la commande. Cependant, il faut répéter les tests au moins cinq fois à différents moments de la journée pour être sûr de ne pas se tromper. Et cela change notre comportement face à des cas très graves comme celui de cette jeune fille.


Les gens en état de conscience minimale enregistrent-ils de nouveaux souvenirs ?

S.L. : On ne le sait pas. Car la conscience et la mémoire ne sont pas la même chose. Mais je pense que la plupart des gens en état de conscience minimale n'enregistrent pas de souvenirs car la continuité de leur vécu subjectif est rompue puisque leur conscience ne fonctionne souvent que par intermittence.

Et lorsqu'on dort ?
S.L. : Il y a plusieurs phases dans le sommeil. Je suis convaincu que, quand on dort en sommeil lent, on perd la conscience de son environnement, de même que sous anesthésie lire « Comment l'anesthésie éteint-elle la conscience ?» p. 44. En revanche en sommeil paradoxal, il y a un vécu subjectif qui est réel mais très particulier, dont on peut garder des souvenirs conscients au réveil.

Comment faites-vous aujourd'hui, dans votre centre de Liège, pour détecter le niveau de conscience après un coma ?
S.L. : Nous disposons de tout un arsenal de moyens techniques et humains pour évaluer les comateux et les post-comateux. Nous accueillons donc ici des gens qui viennent de toute l'Europe parce que leur famille veut savoir où ils en sont. Pendant une semaine, ils subissent des tests et des examens afin de détecter le moindre signe de conscience. Par exemple, on teste la poursuite visuelle avec un miroir que l'on déplace de quelques degrés pour voir si la personne suit ou non du regard, on teste la réponse à la douleur, au prénom, etc. Puis il y a l'imagerie cérébrale dont nous avons déjà parlé. Et nous faisons aussi des essais pharmacologiques. Nous passons ensuite une semaine à interpréter les résultats afin de délivrer un nouveau diagnostic et un pronostic le plus objectif possible.

Des essais pharmacologiques de quelle nature ?
S.L. : Nous avons découvert fortuitement en 2006 qu'une benzodiazépine le Zolpidem commercialisé sous le nom de Stilnox, donnée à un patient en état de conscience minimale pour le calmer avant un examen, pouvait avoir un effet « miracle » : la personne s'est remise soudain à parler, à répondre à des questions, à marcher. L'effet est maximal une demi-heure après l'administration du médicament et ne dure que quelques heures. Mais cela ne marche que pour certaines personnes en état de conscience minimale et on ne comprend pas encore pourquoi.
Finalement, si à l'issue de vos tests, vous établissez qu'il y avait une erreur de diagnostic, qu'est-ce que cela change au traitement ?

S.L. : Cela devrait tout changer. Après un coma, si les gens se réveillent et restent en état végétatif, au début on les aide à respirer avec un respirateur artificiel et on les nourrit artificiellement avec une sonde dans l'estomac. Mais si l'état se prolonge sans espoir de récupération, souvent on arrête le traitement et on laisse les gens mourir de déshydratation, car on a de bonnes raisons de penser qu'ils ne souffrent pas dans cet état. Au contraire s'ils sont diagnostiqués en conscience minimale, il faudrait s'occuper d'eux dans des centres de rééducation spécialisés et les protéger contre la souffrance. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, on manque de centres de cette nature.

NOTES
Steven Laureys, neurologue, est à la fois chercheur au Fonds national de la recherche scientifique de Belgique, où il dirige le groupe Coma, et professeur au CHU de Liège. Le groupe Coma réunit vingt-cinq chercheurs, des neuropsychologues, des anesthésistes, des neurologues, et des ingénieurs doctorants et post-doctorants.www.comascience.org
*LE CORTEX ASSOCIATIF est la partie supérieure du cortex, qui donne du sens aux informations sensorielles venant du cortex primaire.
*LE CORTEX PRIMAIRE est composé des aires primaires et motrices qui traitent les informations liées aux mouvements et aux perceptions sensorielles.
*LE LIS Locked-in Syndrome ou syndrome d'enfermement désigne un état où les personnes sont complètement paralysées mais pleinement conscientes ; elles ne peuvent communiquer avec l'extérieur que par le clignement des yeux.
L'ESSENTIEL
- L'ÉTUDE DES ÉTATS ALTÉRÉS DE CONSCIENCE renforce l'hypothèse que la conscience est fondée sur un réseau d'aires cérébrales.
- AVEC L'IMAGERIE CÉRÉBRALE, on peut détecter si un patient est toujours conscient après un coma.
- DANS 40 % DES CAS, les personnes restées prostrées après un coma sont diagnostiquées à tort en état végétatif.

 

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  PSYCHOLOGIE
 

      

 

 

 

 

 

  PSYCHOLOGIE, subst. fém.    A.−
1. Science qui étudie les faits psychiques. En psychologie il n'y a pas de sentiments simples et (...) bien des découvertes dans le cœur de l'homme restent à faire (Gide, Journal,1918, p. 662).Freud (...) est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l'événement : toute l'histoire psychologique est faite pour lui d'événements inacceptés ou non liquidés (Mounier, Traité caract.,1946, p. 113).V. behaviorisme ex. 3, éthologie ex., psychologie ex. 1, psychologisme ex. de Traité sociol., psychophysiologie ex. de Durkheim, psychophysiologique dér. s.v. psychophysiologie ex. de Birou 1966 :
1. Proust a fourni à la psychologie des documents infiniment précieux; il lui a apporté en grand nombre ce que les médecins appellent des observations bien faites, particulièrement neuves et aiguës. Benda, Fr. byz.,1945, p. 289.
SYNT. Psychologie classique, moderne, traditionnelle; psychologie appliquée, pure, théorique; laboratoire, méthodes, recherches, traité de psychologie.
2. En partic.
a) Vieilli. Partie de la philosophie qui étudie l'âme, ses facultés, son activité. La psychologie est-elle donc toute la philosophie? Et, à part de la psychologie, la philosophie générale n'a-t-elle pas aussi quelque axiome certain et indubitable à nous fournir? (P. Leroux, Humanité,1840, p. 137).La psychologie, que l'on s'est habitué à considérer comme la philosophie tout entière n'est après tout qu'une science comme une autre; peut-être n'est-ce pas même celle qui fournit les résultats les plus philosophiques (Renan, Avenir sc.,1890, p. 155).
♦ Psychologie ontologique/philosophique/rationnelle. Science qui ,,cherche à partir des données expérimentales à répondre aux questions que se pose l'intelligence sur les activités de l'âme et leur finalité (...), l'union de l'âme avec le corps`` (Suavet 1963). Quand l'observation de l'esprit par lui-même a pour objet de découvrir, au delà des phénomènes, une réalité substantielle et permanente dont ceux-ci ne sont que la manifestation, elle constitue la psychologie ontologique, ou encore la psychologie rationnelle (Lal.1968).
b) [Toujours avec un déterm.] Science qui étudie des faits psychiques particuliers. Les nombreuses branches de la psychologie de l'expression (graphologie, stylistique, chirologie, étude de la démarche, de la poignée de main, etc...) (Mounier, Traité caract.,1946p. 37).V. psychométrique dér. s.v. psychométrie ex. de Lafon 1963, psychopédagogie ex. de Éduc. 1979 :
2. ... la psychologie du langage distingue en l'histoire de celui-ci une phase d'expression sensible, une phase d'expression intuitive et une phase d'expression conceptuelle... J. Vuillemin, Être et trav.,1949, p. 63.
SYNT. Psychologie criminelle, ethnique, humaine, linguistique (v. psycholinguistique), médicale, pathologique (v. psychopathologie), physiologique (v. psychophysiologie, psychophysique), religieuse, scolaire (v. psychopédagogie), sociale/sociologique (v. psychosociologie); psychologie de l'enfant, de l'adolescent, de l'adulte; psychologie des classes sociales, des foules, des peuples; psychologie de la conscience, des sensations, de la volonté; psychologie du travail.
♦ Psychologie abyssale/analytique; psychologie de l'inconscient/ en profondeur/des profondeurs. Étude des faits psychiques latents, inconscients. Synon. psychanalyse.Si l'on compare le caractère d'un individu à une mélodie, la matière du caractère est l'instrument sur lequel il joue la mélodie. Ce sont ses diverses parties qui tombent sous la compétence de la psychologie analytique (Mounier, Traité caract.,1946p. 48).Ceux que la peur de la sexualité a laissés à la porte de la psychologie des profondeurs (Choisy, Psychanal.,1950, p. 27).
♦ Psychologie collective*.
♦ Psychologie comparée. Étude des différences psychiques; en partic. étude comparative des faits psychiques humains et animaux. Ce serait un chapitre de psychologie comparée aussi intéressant qu'inédit que celui qui noterait, étape par étape, la marche des différentes races européennes vers cette négation définitive de tous les efforts de tous les siècles (Bourget, Essais psychol.,1883, p. 10).V. intelligent ex. 9.
♦ Psychologie génétique*. V. aussi psychogenèse.
♦ Psychologie individuelle*.
♦ Psychologie industrielle*.
♦ Psychologie objective; psychologie de/du comportement/de réaction. Synon. de behaviorisme.Pavlov (...) fit une découverte capitale pour la psychologie objective, celle du réflexe conditionné (Hist. sc.,1957, p. 1670).
c) [Toujours avec un déterm.] Science qui étudie les faits psychiques selon une théorie particulière, avec une méthode particulière. Un examen psychiatrique, pour être complet, porte, avant tout, sur l'observation directe, par les procédés de psychologie clinique (Codet, Psychiatrie,1926, p. 11).V. dynamiste ex., introspectif ex., psychotechnique I ex. de Lafon 1963 :
3. C'était le défaut de la psychologie éclectique de donner de la réalité une image artificielle en distinguant des phases différentes dans le processus volontaire : délibération, décision, exécution. Ricœur, Philos. volonté,1949, p. 38.
SYNT. Psychologie associationniste, critique, descriptive, empirique/empiriste, évolutionniste, expérimentale (v. psychotechnique), historique, inductive, intellectualiste, intentionnelle, introspective/d'introspection, matérialiste, mathématique, mécaniste, phénoménologique, quantitative (v. psychométrie), rationnelle, réflexive.
♦ Psychologie compréhensive*.
♦ Psychologie dynamique*.
♦ Psychologie de la forme. Synon. de gestalt-psychologie (s.v. gestalt).[La] psychologie de la forme (...) basée sur la conception du holisme (...) s'opposait à l'origine à la psychologie associationniste (Méd. Biol.t. 31972).V. forme ex. 54.
d) Science qui étudie les faits psychiques, en tant que matière d'enseignement. Chaire, études, licence de psychologie. Cette lecture [de Judith tuant Holopherne (Judith XIII 1-10)], faite par la meurtrière de Marat méditant son crime, avait été citée par un des professeurs de psychologie de Harvard comme un type de suggestion historique (Bourget, Actes suivent,1926, p. 123).
e) La psychologie de + n. propre. La théorie des faits psychiques propre à un auteur. La psychologie de Herder est riche en suggestions que les romantiques n'oublieront pas (Béguin, Âme romant.,1939, p. 57).
B.−
1. Connaissance du comportement, des pensées, des sentiments humains; aptitude à les connaître. Erreur de psychologie; avoir de la, faire preuve de, user de psychologie; être dénué de, manquer de psychologie. Olivier, de son côté, était choqué du manque de psychologie de Christophe; son aristocratie de vieille race intellectuelle souriait de la maladresse de cet esprit vigoureux, mais lourd (...) et qui était la dupe des autres et de soi (Rolland, J.-Chr.,Maison, 1909, p. 1008).Le rabatteur me surveillait du coin de l'œil. Ces gars-là ils ont de l'astuce, de la psychologie; ils ne gaffent pas souvent (Arnoux, Paris,1939, p. 192):
4. Son extraordinaire puissance d'investigation intérieure [de Bergson] lorsqu'elle porte sur son propre moi, et (...) son absence complète de psychologie à l'égard d'autrui qui à ses yeux reste toujours le non-moi... Du Bos, Journal,1922, p. 65.
− Rare. [Le compl. du n., explicité ou non, désigne une manifestation de l'esprit hum.] « Sans contradiction, sans empêchement, sans scrupule », ces derniers mots de Malaval sont d'une psychologie beaucoup plus juste que les déclamations de Nicole (Bremond, Hist. sent. relig.,t. 4, 1920, p. 578):
5. Un verset me revint, dont j'avais toujours admiré la psychologie profonde, le trait de lumière projeté sur les rapports de la pensée et de l'action : « Et moi je vous dis que quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur ». Bourget, Sens mort,1915, p. 215.
2. Ensemble des manières de sentir, de penser, d'agir, caractéristiques d'une personne, d'un groupe ou d'un type de personnes ou d'un personnage de fiction. Synon. mentalité, psychisme.Psychologie du malade, du savant; analyser la psychologie féminine. Je ne fais plus rien (...). La psychologie de mes bonshommes me manque, j'attends, et je soupire (Flaub., Corresp.,1857, p. 244).La psychologie simple, rude, naïve du soldat (Thibaudet, Réflex. litt.,1936, p. 214).V. psychothérapie ex. de Porot 1960 :
6. Chacun peut noter des ressemblances psychologiques frappantes entre générateurs et engendrés, ainsi qu'entre consanguins. On a pu étudier des psychologies familiales : familles de mathématiciens comme les Bernoulli, de musiciens comme les Bach, famille de vagabonds ou de prostituées. Mounier, Traité caract.,1946, p. 53.
− [P. méton.] Ensemble des sensations, des sentiments, des motivations qui accompagnent, qui caractérisent un acte, un événement, un phénomène. Psychologie de l'amour, d'un crime. Quand la France a disparu à mes yeux, derrière les îles d'Hyères, j'étais moins ému et moins pensant que les planches du bateau qui me portait. Voilà la psychologie de mon départ (Flaub., Corresp.,1853, p. 135):
7. Un bon peintre ne peindra plus Marius vainqueur des Cimbres ou l'assassinat du duc de Guise, parce que la psychologie de la victoire ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle. Et que le vacarme inutile d'un acte violent étouffe la voix plus profonde, mais hésitante et discrète, des êtres et des choses. Maeterl., Trésor humbles,1896, p. 165.
3.
a) Étude, description des manières de sentir, de penser, d'agir, caractéristiques d'une personne, d'un groupe ou d'un type de personnes ou d'un personnage de fiction. Si je fais jamais ce roman (...) sur la vie de théâtre, si je fais jamais la psychologie d'une actrice, il faut que l'idée dominante (...) soit le combat des instincts peuples (...) avec les (...) qualités congénitales d'un grand talent, d'un génie (Goncourt, Journal,1871, p. 797).Toute la psychologie bien faite d'une époque apporte une lumière sur la nature générale de l'homme (Thibaudet, Réflex. litt.,1936p. 61).
− [P. méton.] Étude, description des sensations, des sentiments, des motivations qui accompagnent, qui caractérisent un acte, un événement, un phénomène. Mon client (...) a assassiné son patron dans un mouvement de colère qui me paraît incompréhensible. Voulez-vous me permettre de faire la psychologie de ce crime (...)? Vous jugerez ensuite (Maupass., Contes et nouv.,t. 1, Assass., 1887, p. 589):
8. Charrigaud avait (...) choisi le ridicule du snobisme (...). On pourrait faire toute une étonnante psychologie du snobisme avec les impressions, les traits, les profils serrés, les silhouettes étrangement dessinées et vivantes que son originalité renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser... Mirbeau, Journal femme ch.,1900, p. 191.
b) Manière de présenter, de décrire le comportement, les pensées, les sentiments humains, propre à un auteur ou à une œuvre littéraire. La psychologie de ces romanciers est singulière, mais courte. Ils n'ont pas la curiosité des situations nouvelles du cœur (Bourget, Nouv. Essais psychol.,1885, p. 193).Cet amour (...) ferait un joli roman psychologique, à la psychologie fabriquée avec les sentiments les plus délicats, les plus distingués, les plus chouettement purs (Goncourt, Journal,1890, p. 1199).
REM.
Psycho, subst. fém.,abrév. fam. Étudiant en psycho, licence de psycho. Allez, allez, vous pouvez en trouver des formules et en dicter des cours de psycho divisés en paragraphes! (Alain-Fournier, Corresp. [avec Rivière], 1906, p. 298).La médecine de notre époque, c'est dans le domaine psychique qu'elle fera son pas décisif (...) La psycho de l'enfance, à mon avis, n'en est qu'à ses débuts (Martin du G., Thib.,Été 14, 1936, p. 122).
Prononc. et Orth. : [psikɔlɔ ʒi]. Ac. 1762, 1798 : psycologie; dep. 1835 : -ch-. Étymol. et Hist. 1. 1588 (Taillepied, Psichologie ou traicté de l'apparition des esprits ds Gdf. Compl.); 2. 1690 « partie de la philosophie qui traite de l'âme, de ses facultés et de ses opérations » (Dionis, Anatomie de l'homme, 138 d'apr. FEW t. 9, p. 502a); 1765 psychologie empirique ou expérimentale (Encyclop. t. 13); 1851 psychologie scientifique (Cournot, Fond. connaiss., p. 548); 1866 psychologie individuelle (Amiel, Journal, p. 162); 1866 psychologie appliquée (Id., ibid., p. 229); 1914 psychologie génétique (G. Marcel, Journal, p. 21); 3. 1857 « connaissance empirique des sentiments d'autrui » (Flaub., Corresp., p. 244); 4. p. ext. 1887 (Maupass., loc. cit.); 5. 1916 « aptitude à prévoir les comportements » (Barbusse, Feu, p. 193 : Attends voir, Bec d'asticot, dit Tirette qui ne manque pas de psychologie). Empr. au lat. psychologia créé au xvies. à l'aide du gr. ψ υ χ η ́ « âme » et λ ο ́ γ ο ς « esprit », « discours », par Melanchton, humaniste et réformateur allemand [1497-1560] comme titre d'une conférence, mot utilisé aussi en 1579 par le philosophe allemand J.-T. Freigius (v. NED, s.v. psychology). Fréq. abs. littér. : 1 971. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 483, b) 801; xxes. : a) 2 438, b) 6 075.
DÉR.
Psychologiser, verbe,rare. a) Empl. intrans. Se livrer à une analyse, une réflexion psychologique. Nous avons psychologisé comme les fous, qui augmentent leur folie en s'efforçant de la comprendre (Baudel., Fanfarlo,1847, p. 535).Qu'il eût pu (...) reprendre assez de sang-froid pour psychologiser de la sorte, n'était-ce pas miraculeux? (Richepin, Cadet,1890, p. 160).b) Empl. trans. Donner une valeur, une explication psychologique (à quelque chose). Le système des relations veut constater empiriquement l'existence de la pensée, il sépare les significations des choses signifiées (...). Aussi « psychologise »-t-il les significations, les valeurs et la sympathie, en les privant de leur intentionnalité ontologique et en les réduisant à de simples intentions de conscience (J. Vuillemin, Être et trav.,1949, p. 127).En sa grande masse, la poésie est plus mêlée aux passions, plus psychologisée (Bachelard, Poét. espace,1957, p. 14).− [psikɔlɔ ʒize]. − 1reattest. 1847 (Baudel., loc. cit.); de psychologie, suff. -iser*.
BBG. − Dumas (G.), et collab. Nouv. traité de psychologie. Paris, P.U.F., 1948, 7 vol. − Moscato (M.), Wittwer (J.). La Psychologie du lang. Paris, P.U.F., 1981, 127 p. − Mueller (F. L.). Hist. de la psychologie. Paris, Payot, 1960. − Quem. DDL t. 21, 29. − Reuchlun (M.). Hist. de la psychologie. Paris, P.U.F., 1961.

 

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Un psychanalyste face aux neurosciences texte intégral
André Green dans mensuel 99
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Le débat entre psychanalyse et neurosciences a trait, entre autres à l'idée que nous nous faisons de la vie psychique et de la spécificité de l'homme. L'article que l'on va lire aurait dû être le premier d'une série sur les rapports entre biologie et psychanalyse. Il en est le second. En effet, en 1989, la publication du livre de J.-P. Changeux et A. Connes, « Matière à pensée », nous avait semblé propice pour aborder enfin ce problème. Nous avions alors de mandé à A. Green, psychanalyste qui avait déjà discuté les thèses de J.-P. Changeux, de donner son point de vue sur les rapports de la neurobiologie et de la psychanalyse. Son texte fut envoyé fin 1990 à J.-P. Changeux pour qu'il le discute. Ce dernier a préféré écrire un article indépendant que nous avons publié dans notre numéro de juin1992 sous le titre « Les neuronesde la raison ». Le débat prévu à l'origine n'a pas eu lieu. Nous publions donc le texte original d'André Green dans le présent numéro, suivi des réflexions que la lecture des « neurones de la raison » a inspiré au psychanalyste. Ainsi le lecteur pourra-t-il se faire une idée de la diversité et de la vivacité des opinions sur ce sujet.
Dans leur jargon d'initiés, les psychanalystes emploient le verbe « chaudronner » par allusion à l'histoire racontée par Freud dans Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient : « A emprunte un chaudron de cuivre à B. Une fois qu'il l'a rendu, B fait traduire A en justice en l'accusant d'être responsable du gros trou qui se trouve maintenant dans le chaudron, et qui rend l'ustensile inutilisable. A présente sa défense en ces termes : " Primo, je n'ai jamais emprunté de chaudron à B ; secundo, le chaudron avait déjà un trou lorsque B me l'a donné ; tertio, j'ai rendu le chaudron en parfait état " ». Bref, une accumulation de dénis qui s'annulent logiquement.

Les scientifiques n'agissent pas autrement à l'égard de l'inconscient, et au-delà à l'égard de la psychanalyse. J'entends encore Jacques Monod disant « Montrez-moi une seule preuve de l'inconscient ! », bien convaincu qu'il saurait en démontrer l'inanité. Plus tard, la stratégie devait changer. « L'inconscient, mais bien sûr qu'il existe ; il est certain que la conscience n'est qu'une toute petite partie de ce qui vit : tout ce qui n'est pas conscient est inconscient. Tous les mécanismes biologiques sont inconscients, la majeure partie des mécanismes cérébraux se passent en dehors des structures biologiques de la conscience » disait-on. Dans le même ordre de logique, vers les années 1950, les neurophysiologistes n'avaient d'yeux que pour les structures cérébrales régulant la conscience. Avec ces études, la neurobiologie de l'inconscient était à portée de main 1. L'inconscient des neurobiologistes était cependant fort différent de l'inconscient de Freud. Puis avec les neurotransmetteurs, la chimie a relayé l'électricité. Le chaudron, cette fois, bouillonnait. L'énigme des maladies mentales était à deux doigts d'être levée. Bientôt la psychogenèse ne serait plus qu'un souvenir datant de la préhistoire de la psychiatrie. L'ambivalence n'existait pas chez les biologistes. En 1953, on découvrait les premiers neuroleptiques. A Sainte-Anne, dans le service hospitalier qui était La Mecque de la toute nouvelle psychopharmacologie, Jacques Lacan tenait aussi son séminaire de psychanalyse. Les drogues psychotropes auraient-elles fait bon ménage avec l'inconscient ? Jean Delay, le maître de céans, psychiatre et homme de lettres, rêvait déjà de psychothérapies qui supplanteraient la vieille psychanalyse par des méthodes mixtes : narcoanalyse supposée faciliter la levée du refoulement grâce au « sérum de vérité » ; cures sous champignons hallucinogènes, imprudemment prônées comme agents libérateurs de l'imaginaire, etc. Les psychanalystes du crû récusèrent l'invitation. Nos psychiatres d'alors n'avaient pas perçu dans quel engrenage ils risquaient d'être broyés. Et l'on aurait eu beau jeu de nos jours, s'ils avaient fait un autre choix que celui de leur cohérence, d'accuser les psychanalystes d'avoir favorisé la toxicomanie ! Le temps passant, le développement de la psychopharmacologie allait profiter, pensait-on, du progrès des neurosciences. La neurobiologie devenant moléculaire, on allait pouvoir balayer toute cette métaphysique de pacotille, pour qu'enfin la psychiatrie devienne moléculaire à son tour. Les ouvrages comme L'homme neuronal procèdent de cette inspiration. Il suffit cependant que l'on aborde le problème des aspects affectifs des comportements pour qu'un autre neurobiologiste, Jean-Didier Vincent, auteur d'une Biologie des passions 2 nous ramène à une vision plus nuancée, bien éloignée du triomphalisme parti à l'assaut de ce que Changeux appelait la « Bastille du mental ».

La méconnaissance, voire le déni de la vie psychique par les scientifiques, l'acharnement à postuler une causalité exclusivement organique à toute symptomatologie, conduit à des jugements peu sereins. Il est fréquent qu'on accuse un psychanalyste d'être « passé à côté » d'une affection organique. Et l'on se gaussera de ce soi-disant thérapeute, qui ne s'était pas rendu compte qu'il avait affaire à une « vraie » maladie. Mais qu'un chirurgien opère quatre fois un malade indemne de toute atteinte organique sur la foi d'hypothèses étiologiques infondées et sans consistance à la recherche d'une « lésion » introuvable, alors qu'il se révèle aveugle et sourd à la demande inconsciente de son patient, personne ne songera jamais à lui en faire le reproche. N'était-ce pas son devoir d'éliminer une cause possible de désordre pathologique ? Quant à se poser la question de l'impact traumatique de telles opérations, ou celle de leur rôle de fixation pour entretenir une conviction quasi délirante, la formation médicale n'y prépare guère. « La psychiatrie, vous l'apprendrez en trois semaines », disait une sommité de la neurologie des années soixante à ses internes qui se plaignaient d'une expérience insuffisante dans ce domaine.

Toutes ces remarques vont dans le même sens : celui d'une dénégation forcenée de la complexité du fonctionnement psychique et du même coup de l'inconscient, tel que la psychanalyse le conçoit, par les défenseurs de la cause du cerveau, neurobiologistes, psychiatres et neurologues. La neurobiologie peut-elle se substituer à la psychanalyse dans la compréhension de la vie psychique et de ses manifestations ?

Une telle ambition repose sur des postulats simplificateurs : la vie psychique est l'apparence d'une réalité qui est l'activité cérébrale. Or celle-ci n'est vraiment connaissable que par la neurobiologie. Ergo , c'est cette dernière qui permettra de connaître vraiment la vie psychique. Ceci revient à dénier à la vie psychique un fonctionnement et une causalité propres, même si l'on admet la dépendance de celle-ci à l'égard de l'activité cérébrale. La littérature du XIXe siècIe ne manque pas de mettre en scène le personnage du médecin matérialiste convaincu s'opposant au curé du coin. On peut douter que nous soyons sortis de cette représentation simpliste, quand on assiste à l'assaut de certains neurobiologistes contre l'« Esprit », dont l'acte d'accusation englobe et amalgame le psychisme et se résume ainsi : « si vous croyez au psychisme, c'est que vous ne croyez pas à la physiologie du cerveau, c'est que vous croyez à l'Esprit ; c'est en fin de compte que vous êtes religieux, c'est-à-dire fanatique et antiscientifique ». J'exagère ? Pas vraiment. Le psychisme reste un domaine obscur, inquiétant, redoutable. Chacun s'autorise d'une compétence en ce domaine, comme s'il possédait de la science infuse. La maladie mentale existe, mais si les investigations cérébrales ne révèlent rien, être malade psychiquement, ce n'est pas être vraiment malade, c'est avoir une maladie imaginaire. Ou bien dans le cas contraire, c'est une maladie dont le support somatique s'ancre dans la génétique dont on ne tardera pas à connaître les véritables causes. Elle rejoint alors le cortège des maladies du destin. Et les névroses ne sont-elles pas les troubles dont souffrent ceux qui n'ont rien à faire d'autre que d'y penser, ou qui « s'écoutent » ?

Quant à la psychanalyse, on sait bien qu'elle ne sert à rien et qu'elle est une escroquerie. Que les chercheurs quittent leurs laboratoires, qu'ils prennent le chemin des consultations de psychiatrie. ils sentiront alors le poids de la maladie mentale et de sa souffrance. Qu'ils s'interrogent sur le fait que la consommation des tranquillisants dépasse de loin celle de tous les autres produits et atteint des proportions inquiétantes. Thérapeutique psychotrope ou toxicomanie légale ? Il est sans doute plus simple et plus expéditif de prescrire et de se débarrasser de l'ennuyeux angoissé que de chercher à comprendre le fonctionnement psychique d'un individu singulier.

L'exigence de scientificité est parfois confondante de naïveté. Il y a quelques années, au cours d'une réunion sur la recherche en psychiatrie, réunissant d'éminents psychiatres, expérimentalistes, neurophysiologistes, neuropharmacologistes, une autorité en neuropharmacologie exprima ses plaintes et ses griefs à l'égard des psychiatres qui, disait-il, « ne savaient pas faire de la recherche ». Ainsi, comme il était extrêmement important de savoir ce qui advenait aux médicaments au-delà de la barrière méningée, la seule manière de lever l'obstacle était de pratiquer sur les patients traités des ponctions sous-occipitales fréquentes, quotidiennes et même pluri-quotidiennes. Il est clair que ce chercheur n'avait jamais vu un malade mental de sa vie et n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait représenter, en soi, pour un malade mental, la piqûre d'une aiguille à la base du crâne pour en prélever le liquide céphaIo-rachidien. C'aurait pourtant été un beau projet de recherche que d'étudier la psychose expérimentale comme maladie induite par le médecin ! Le 12 décembre 1978, au cours d'un entretien avec J.-P. Changeux, d'où devait partir l'idée du projet qui deviendra L'homme neuronal , Jean Bergès racontait qu'il avait entendu Jacques Monod dire que, si l'on suspendait pendant un certain nombre d'années les dépenses entrainées par les malades mentaux et qu'on affectait cet argent à la recherche, eh bien, lui se faisait fort de percer l'énigme biologique de la maladie mentale 3 et de la traiter efficacement. La vision de la psychiatrie développée par J.-P. Changeux ou J. Monod laisse rêveur. En mettant en avant les seuls effets des molécules, elle repose sur un déni fondamental de toute organisation psychique, qui ne serait pas le reflet d'une désorganisation neuronale primitive.

Nous n'avons pas fini de chaudronner : une troisième attitude se fait jour parmi les biologistes. Loin du déni ou de la confusion, voici que des chercheurs des plus sérieux auraient découvert les bases biologiques de l'Inconscient. Et d'autres de prétendre avoir dévoilé « les mécanismes inconscients de la pensée » 4.

Ainsi, la boucle est bouclée, les trois arguments du chaudron ont été défendus. La

publication de l'ouvrage de Connes et Changeux Matière à pensée 5 me permet de reprendre et de développer une discussion antérieure sur L'homme neuronal de J.-P. Changeux. La thèse de J.-P. Changeux 6 est connue depuis 1982 : tout fonctionnement mental s'inscrit dans un déploiement physique de cellules et de molécules et dans leurs remaniements. Le développement actuel de cette thèse tend à la formalisation mathématique de la position précédente. Un mécanicisme sans doute, mais que l'on pourrait donc mimer par la logique des équations. Je pense que la validité de ces thèses peut s'argumenter à partir de la mécanique définie par Changeux pour tenter de rendre compte des processus de création, par exemple de création scientifique.

Avant d'aller plus avant, j'aimerais cependant préciser que je suis persuadé qu'aucune activité psychique n'est indépendante de l'activité cérébrale. Mais je tiens à ajouter que cette opinion n'infère nullement que la causalité psychique soit à trouver dans l'ensemble des structures du cerveau. Les modèles de l'activité psychique conçus par les scientifiques sont tout à fait insuffisants. Changeux fait observer que quelqu'un qui fait une psychanalyse n'acquiert pas pour autant la connaissance de son cerveau. Certes, mais la connaissance du cerveau permet-elle de connaître ce qui se passe au cours d'une pychanalyse ? Il est permis d'en douter. Reste que la connaissance du cerveau permet la connaissance... du cerveau. Je pense, contrairement à J.-P. Changeux, que de tous les modèles existants de l'activité psychique, y compris les modèles de la neurobiologie, ceux de la psychanalyse freudienne me paraissent, en dépit de leurs imperfections, ceux dont l'intérêt est le plus grand pour comprendre les pensées et les productions humaines, sans pour autant les couper du psychisme ordinaire. Les modèles de la psychanalyse freudienne maintiennent les relations du psychique au corporel, tout en reconnaissant l'obscurité de leurs rapports ; ils font la part du développement culturel ; ils soulignent l'intérêt d'une constitution progressive de la psyché qui fasse sa place aux relations avec l'autre, qui est en même temps le semblable ; ils s'efforcent enfin de préciser ce qui détermine l'organisation psychique et qui fonde un mode de causalité spécifique la causalité psychique.

C'est ce dont les hypothèses fondamentales et les conceptions théoriques de la psychanalyse freudienne s'efforcent de rendre compte : les pulsions ancrent le psychique dans le somatique ; le refoulement trouve partiellement son origine dans les effets de la culture ; le développement de la psyché repose en partie sur l'identification aux figures parentales ; les fantasmes primaires organisent l'expérience imaginaire ; l'investissement de ce qui est chargé de sens et important est le moteur de la causalité psychique. Ainsi, la formulation du vieux problème des relations corps-esprit ne reçoit de réponse satisfaisante à mes yeux ni dans la réduction exclusivement au profit du corps, ni dans le postulat de l'existence d'un psychisme d'essence indépendante de celle du corps. La formulation à laquelle je me range repose sur l'hypothèse d'un dualisme de fait qui réclame des justifications que je ne puis donner ici faute de place.

Cela pose la question des limites entre le vivant et le psychique, question qui soulève bien des problèmes. Mais elle plaide en faveur de la reconnaissance de la spécificité humaine qui fonde le psychique. C'est aussi pourquoi la recherche des facteurs pertinents pour fonder cette spécificité du psychisme humain a varié au cours des époques et pourquoi les scientifiques n'ont pas cessé d'adopter une attitude ambiguë à son propos. Qu'on en juge. La notion de spécificité humaine a longtemps été victime d'une perspective intellectualiste : l'homme possédant l'intelligence se situait au sommet de l'échelle des animaux soumis à l'instinct. Or la neurobiologie devait démontrer que l'homme partageait avec l'animal les mêmes constituants organiques et donc, implicitement, les mêmes modalités élémentaires de fonctionnement. La connectivité ou la circulation d'informations dans le « câblage » des neurones a pris le relais en devenant la clé de la compréhension des accomplissements du cerveau humain. Mais cette épistémologie n'a pas beaucoup amélioré la situation même quand elle espère une résonance du biologique au niveau des mathématiques, dont témoigne l'échange entre A. Connes et J.-P. Changeux dans Matière à pensée . C'est que la stratégie théorique des approches dites scientifiques consiste toujours à chercher la spécificité du côté des activités que l'homme seul peut accomplir, et non dans la mise en perspective de ce qui diffère entre l'animal et l'homme lorsque l'on considère des activités homologues.

Pour prendre un exemple, on devrait plutôt comparer l'instinct sexuel animal à la sexualité humaine pour que la comparaison ait quelque sens. En fait, ce qui paraît au détour de ces raisonnements était posé à son origine : donner une image de la spécificité humaine comme délivrée de sa sujétion au corps sexué. De nos jours, le fondement de la spécificité humaine est recherché du côté du langage. L'homme en dispose ; les animaux n'en disposent pas. Mais c'est alors parer au plus pressé que de donner au mot langage, lorsque cela arrange et pour éventuellement annuler son sens, une signification qui relève d'autre chose que de la linguistique. C'est ce qui s'est produit lors du colloque sur la spécificité de l'homme qui s'est tenu à Royaumont en 1974 7. M. Piatelli-Palmarini faisait état de seize traits distinctifs entre la communication des primates et le langage humain. Or nombre d'entre eux sont probablement rattachables à des propriétés extralinguistiques. Ici, la faute de raisonnement en la matière est de considérer que puisque les approches biologiques sont scientifiques, c'est que les phénomènes mentaux s'y réduisent, alors que l'analogie ne repose que sur la mise en condition scientifique d'une fraction ténue de l'ensemble des phénomènes psychiques envisagés, que rien n'autorise à valoriser de la sorte pour la compréhension de l'objet étudié.

La vague la plus récente de l'offensive antipsychanalytique des biologistes naquit durant les années 1960. Deux ouvrages de biologistes devaient s'imposer : Le hasard et la nécessité de Jacques Monod et La logique du vivant de François Jacob. Alors que le second faisait preuve de prudence, le premier adoptait une attitude résolument incisive. Quinze ans après, le ton se durcit avec l'esprit de conquête de J. -P. Changeux, élève de J. Monod, prolongateur de sa pensée et partisan déclaré d'un mécanicisme tranquille. C'est l'essence de l'Homme neuronal . Avec Jacques Ruffié, Michel Jouvet, Henri Korn, etc., Changeux s'attaque frontalement à la psychanalyse pour traquer les erreurs de Freud ou faire valoir l'optique de leur science sur la dimension psychique. Le problème est que leurs explications se situent dans une perspective qui n'apporte pas le moindre éclairage au niveau où se placent les analystes, c'est-à-dire celui de la réalité psychique. C'est que ce niveau n'a pour eux aucun sens. Leurs outils ne visant pas la vie psychique au sens des psychanalystes, ils en nient donc tout simplement l'existence, alors que leurs outils ne réussissent qu'à en donner une image dérisoire. Il est dommage que les prises de position polémiques empêchent une vraie discussion de s'établir. Exception parmi les scientifiques mais est-il une exception ou l'un des rares qui s'expriment ?, un biologiste est conscient des enjeux spécifiques des différentes méthodes employées pour décrire la réalité d'un individu 8.

Nous avons, quant à nous, fait remarquer qu'à tous les niveaux, autant la science a la possibilité d'examiner les mécanismes du fonctionnement cérébral, autant, quand la science se mêle d'aborder le psychique, elle ne manque pas de se commettre dans des raisonnements discutables 9. C'est que la science se refuse à analyser les conditions exactes de sa production effective, c'est-à-dire les conditions même d'apparition de l'« idée » créatrice, dans sa démarche comme ailleurs. Elle ne prend pas en compte le fait que l'idée créatrice dérive de processus associatifs parfaitement en dehors de la logique rationnelle et sur lesquels précisément la science ne sait rien dire, alors qu'elle a beaucoup à dire sur la production scientifique elle-même. C'est dire à quel point une position extrême de la biologie devient insoutenable. Jusqu'à présent la biologie se donnait pour but la connaissance d'un champ particulier, le vivant. Avec la neurobiologie moléculaire, elle se donne donc désormais pour but d'expliquer la Science, je veux dire les conditions d'apparition de l'idée scientifique. C'est ce qui ressort du dialogue dans lequel Changeux veut convaincre son collègue mathématicien de la dépendance des mathématiques à l'organisation cérébrale ! La question est alors de savoir si l'on peut soutenir une telle visée tout en restant fidèle aux critères qui fondent la démarche scientifique.

C'est le problème de la fin et des moyens qui est ici posé. C'est au niveau des concepts que la discussion doit s'engager et il me semble que les arguments des biologistes risquent de se retourner contre eux. Soucieux de combattre toute théorie qui survalorisait à des fins « spiritualistes » la différence entre l'animal et l'homme, ils n'ont cessé de souligner l'absence, en biologie, de propriétés exclusivement spécifiques de l'humain. S'il est bien clair que le récepteur à la dopamine ou à l'acétylcholine est le même chez le rat et l'homme, ces constatations qui servaient d'abord le combat militant des neurobiologistes vont leur poser des problèmes inattendus lorsque l'on s'attaque à la spécificité humaine. Car s'il est vrai que la marge des différences est si étroite, la connectivité à elle seule suffit-elle à rendre compte de cette spécificité humaine qu'il leur faut bien reconnaître ? Peut-être faut-il invoquer qu'une petite différence devienne décisive par ses conséquences qualitatives ? Et c'est là, dans ces conséquences qualitatives, qu'apparaît l'obligation de réintroduire ce dont on voulait à tout prix circonvenir l'influence : le psychisme, sa relation au langage et les rapport de ce dernier avec la pensée. Pour éviter que la psychanalyse devienne digne de considération, une contre-stratégie lui préfère une conception autre du psychisme. C'est ce que l'on tente aujourd'hui avec l'approche « cognitiviste » de la psychologie dont il n'est pas surprenant que la dimension également mécaniciste dérive dans l'intelligence artificielle. Un effet de plus de la volonté de dissocier l'affectif et le cognitif.

Le lien de la neurobiologie à la recherche de la vérité passe par la méthode expérimentale. Apparemment le sujet pensant le scientifique se sert de l'outil approprié qu'est la « machine » pour découvrir, tester, démontrer une hypothèse. J'entends par machine l'ensemble allant de l'hypothèse à l'instrumental. Supposé commander cette machine et la dominer, puisque ses prémisses seraient purement rationnelles, le scientifique en fait, ne peut penser que ce que sa machine est capable de faire, c'est-à-dire de tester, de vérifier. Le tour de passe-passe consiste donc à faire croire que c'est dans la liberté de pensée qu'a été conçue l'idée à découvrir, la machine ne faisant que le démontrer. Les contraintes de la production scientifique obligent à un rapprochement de plus en plus grand entre la façon dont fonctionne la machine et celle dont doit penser le scientifique pour produire un savoir pourtant considéré implicitement comme indépendant de celle-ci. Il est facile de voir le cercle vicieux que constituera l'utilisation de machines supposées mimer le fonctionnement mental 10. C'est l'une des orientations de la neurophysiologie actuelle avec son recours aux modèles formalisés et aux machines logiques : l'enjeu irréfléchi est ici la réflexion sur la genèse de la pensée scientifique, sur la genèse de toute pensée qui ne serait pas automatique...

Cela nous introduit à l'avancée neurobiologique la plus ambitieuse et la plus récente : chercher un fondement mathématique aux modèles de la neurophysiologie. C'est l'objet de la discussion entre J.-P. Changeux, neurobiologiste, et A. Connes, mathématicien. Un fondement mathématique à la neurobiologie est important pour Changeux, non seulement à cause des prétentions à la rigueur de la neurobiologie, mais surtout à cause de l'idée selon laquelle la pensée mathématique pourrait offrir un modèle de fonctionnement cérébral « pur ». Fières de réussir dans la construction d'une pensée pouvant fonctionner indépendamment de tout contenu, les mathématiques sont néanmoins prises dans une contradiction. Celle d'être le critère quasi absolu de la scientificité lorsqu'elles réussissent à avancer la compréhension de phénomènes existant dans la réalité, alors même qu'une partie d'entre elles tient sa valeur d'un critère exactement opposé : celui de ne se compromettre avec aucune donnée appartenant à la réalité du monde physique. Aussi les mathématiques sont-elles, selon les biologistes, invoquées comme garantes de la vérité scientifique Changeux et tantôt récusées comme science confinées à n'être qu'une logique A. Lwoff. Dans son dialogue avec le mathématicien A. Connes, J. -P. Changeux est persuadé que c'est Connes qui possède les bons outils intellectuels qui lui serviraient, lui, Changeux, à avancer dans son propre champ. Mais il veut convaincre son interlocuteur que c'est lui, Changeux, qui tient, en dernière instance, la clé de ce que fait Connes, parce qu'à défaut de posséder les moyens de son interlocuteur, son objet est le substrat véritable le cerveau qui produit ces moyens : « L'équation mathématique décrit une fonction et permet de cerner un comportement, mais pas d'expliquer le phénomène. En biologie, l'explication va de pair avec l'identification de la structure qui, sous-jacente à la fonction, la détermine » 11. L'obsession de pureté de Changeux les mathématiques comme « synthèse épurée de tous les langages, une sorte de langage universel » 12est en fait la voie de la facilité. Car le cerveau, à ce que j'en sais, ne fonctionne pas de façon si « purement » homogène. Bizarrement, c'est Connes qui devient objectiviste en postulant la réalité non humaine des mathématiques et Changeux « subjectiviste » puisqu'il lie le fonctionnement mathématique à la structure du cerveau humain 13. C'est en tout état de cause reposer le vieux problème du rapport entre réalité et perception, qui n'est pas davantage réglé par cette discussion.

On ne pourra pas éviter de se demander comment le même cerveau capable de raisonner mathématiquement peut aussi entretenir les idées qui poussèrent Newton vers l'alchimie, ou Cantor à rechercher l'appui du Vatican. La « purification » ici est pour le moins imparfaite ! La science explique ce qui doit être tenu pour vrai ; elle devrait aussi, me semble-t-il, découvrir la raison d'être du faux.

Si Changeux se défend d'assimiler le réel biologique à des objets mathématiques, il ne paraît pas soucieux de tirer les conséquences de son attitude : « On sélectionne le modèle qui s'adapte le mieux. » On ne saurait mieux dire. Encore serais-je tenté d'ajouter : « Pour comprendre ce que l'on peut comprendre et discréditer ce qu'on ne comprend pas comme n'étant pas susceptible d'être "sélectionné" par un modèle mathématique » ! Ainsi Changeux reprochera-t-il aux physiciens de ne pas avoir tenu compte, en dehors des rôles de l'instrument de mesure et du regard de l'observateur, de leur « propre fonctionnement cérébral ». De quel côté est « l'erreur épistémologique grave » 14 dénoncée par le biologiste ? Du côté des physiciens négligents ou de celui du neurobiologiste qui assimile purement et simplement « fonctionnement cérébral » tel qu'il est connu par la science aujourd'hui et « fonctionnement mental » en termes d'analyse, de jugement, d'autoréférence ? Et ce sera Connes qui introduira la part de l'affectivité dans la recherche, cette référence bannie du discours neurobiologique 15. Curieusement, le psychanalyste se sentirait plus proche ici du mathématicien que du neurobiologiste. Il y a d'ailleurs une pensée mathématique qui peut rencontrer le discours de la psychanalyse, sans le chercher ou l'éviter. Ainsi Esquisse d'une sémiophysique du mathématicien René Thom présente des concepts mathématiques qui suggèrent des fonctionnements pas tellement éloignés de certains concepts psychanalytiques 16.

Ceci dit, on peut se demander si la position de J.-P. Changeux est admise dans tout le monde des biologistes et des neurobiologistes. D'une part, un débat actif existe dans les neurosciences et, d'autre part, pour considérer le seul registre psychanalytique, il existe des biologistes qui peuvent écrire le mot sens sans le flanquer de guillemets. Ainsi Henri Atlan indique comment un changement de niveau dans des organisations hiérarchiques « consiste en une transformation de ce qui est distinction et séparation à un niveau élémentaire en unification et réunion à un niveau plus élevé »17. La psychanalyse se trouve au coeur du questionnement qu'il énonce : comment parler de ce pour quoi nous n'avons pas de langage adéquat, parce que nos méthodes d'observation qui conditionnent notre langage ne sont pas encore adéquates ? La difficulté bien repérée ici est due à l'impossibilité d'observer tous les niveaux avec la même précision.

Le paradoxe, c'est qu'en fin de compte aussi bien Changeux, qu'Atlan et Thom, concluent que la solution du problème qui nous retient est de savoir ce qui fait que la parole a un sens. Et c'est aussi notre avis. C'est le langage qui fonde la validité de l'expérience psychanalytique comme autre manière de faire fonctionner la parole afin d'accéder à la réalité de l'inconscient. Sans pour autant conclure, comme l'a fait hâtivement Lacan, que l'inconscient est structuré comme un langage. Pour Atlan, comme pour nous, l'émergence des significations relève de l'examen des rapports du langage à la pensée rapports cerveau/langage et langage/pensée - ce qui exige sans doute une ré-appréhension de ce qu'est la pensée, cette fois-ci à la lumière des hypothèses psychanalytiques.

Il semble pourtant que même les plus radicaux des biologistes admettent l'existence d'une activité psychique, à condition de l'envisager au niveau collectif. Comme si la constitution des groupes humains avait eu le pouvoir de générer le psychisme d'une manière analogue au fruit de la collaboration des « assemblées » de neurones. Groupes de neurones en « assemblée » et hommes réunis en « société », le psychique pourrait naître de ce « collectivisme », semble-t-il. Car L'homme neuronal de J.-P. Changeux se terminait déjà par des réflexions sur le phénomène collectif de la culture, alors que parlant de l'individu, sa conception de l'image mentale était des plus simplistes 18. Prenons un exemple simple. Reportons-nous au numéro spécial de La Recherche sur la sexualité paru en septembre 1989. Comparons la pensée qui sous-tend tous les articles d'inspiration biologique et médicale sur les problèmes relatifs à la sexualité avec celle qui inspire l'exposition de Maurice Godelier, socio-anthropologue, spécialiste des Baruyas de Nouvelle-Guinée. « Sexualité, parenté et pouvoir », titre de sa contribution, permet de mesurer non pas tant l'écart entre les biologistes et le socio-anthropologue que celui de la carence des concepts qui permettraient de passer des uns à l'autre et que, en revanche, la psychanalyse pourrait posséder. Et pour cause dira-t-on.

Ayant fait la critique des présupposés intellectuels de la science biologique, les psychanalystes se situeraient-ils, dans le pur ciel des idées, à partir du choix de paramètres moins fondés que ceux des neurosciences ? Je souhaite que l'on se souvienne que les psychanalystes, tout comme les psychiatres, ont une activité thérapeutique. Que nous dit la neurobiologie de ces pièges à souffrance humaine ? Mettra-t-on en doute les positions de ces thaumaturges menacés par les progrès fulgurants de la thérapeutique psychiatrique ? Tournons-nous vers les théoriciens de la psychiatrie contemporaine, G. Lanteri-Laura, M. Audisio, R. Angelergues 16 et E. Zarifian. Nous ne nous attacherons qu'à ce dernier, car en tant que représentant de la psychiatrie pharmacologique, et fort peu suspect de sympathies psychanalytiques, sa critique des représentants des neurosciences est à prendre en considération. Il accuse ceux-ci de défendre des positions abusives en invoquant une causalité purement cérébrale aux maladies mentales, et de méconnaître dans cette optique le rôle du temps et de l'environnement. Il souligne leur confusion entre pensée et psychisme. Il dénonce leurs revendications méthodologiques. « L'application de la quantification, de la statistique et des méthodes de la biologie n'a, à ce jour, strictement rien apporté comme découverte importante à la psychiatrie » 19. La progression des connaissances s'est faite en sens inverse de ce qui était souhaité, vers le plus petit le neurone et ses molécules là où l'on espérait des lumières sur le plus grand l'individu et ses rapports aux autres.Plus on « descend » vers la cellule, moins les phénomènes relatifs au comportement deviennent intelligibles. Si tant est que le comportement soit la bonne référence...

Quant au prestige tiré de la connectivité, Zarifian montre qu'il y manque l'essentiel pour une conception neurobiologique à prétention explicative de l'humain : la connexion entre les parties superficielles et profondes du cerveau. « L'idéologie neurobiologique est propagée par des psychiatres qui ne connaissent rien, à la neurobiologie et par des neurobiologistes qui ne connaissent rien à la psychiatrie » 20. La dernière-née des stratégies théoriques pour circonvenir la psychanalyse au moyen d'arguments tirés de la biologie n'est plus de réfuter l'existence de l'inconscient à la manière d'un J. Monod, c'est de ramener cette existence à ce que la neurobiologie prétend éclairer. Autant dire qu'il faudra préalablement contraindre le psychisme à entrer dans la grille des circuits qui sont à la portée des conceptions neurobiologiques. Ainsi aux dernières nouvelles, par une interprétation sommaire de l'action pharmacothérapique, le substrat de l'inconscient est-il attribué aux neurones dopaminergiques. Lors du rêve, « seules parmi les cellules monoaminergiques, les neurones dopaminergiques n'ont pas changé d'activité, l'équilibre métabolique aires sensorielles/aires limbiques est nettement en faveur des aires limbiques ; le système nerveux central fonctionne sur le mode inconscient » 21.

Cette « découverte » est connue de ceux qui s'intéressent à ces questions depuis les années cinquante, où les discussions sur le « dreamy-state » de l'épilepsie temporale, suite aux travaux de Penfield, avaient déjà permis de soupçonner le rôle du système limbique dans ce type d'altération de la conscience. Seul s'y trouve ajouté le rôle des neurones dopaminergiques. Cet exemple parait fondé sur une conception biochimique des maladies mentales encore inexistante à ce jour. Aussi veut-on accréditer l'idée que l'équilibre conscient/inconscient dépendrait des rapports des systèmes mono- aminergiques et doparainergiques. C'est bien la seule démarche possible : pour éviter d'entrer dans la complexité de l'objet immaitrisable par les procédures expérimentales, il s'agira de ramener l'investigation à la façon dont la machine pourra le traiter en laissant croire qu'on n'a pas ainsi modifié l'objet. En un temps ultérieur, la complexité initiale aura disparu au profit du traitement de sa forme simplifiée. Ainsi la conclusion de l'article cité plus haut dit-elle : « Les connaissances neurobiologiques actuelles peuvent donc rendre compte, sans pour autant le démontrer, de l'existence d'un mode de fonctionnement particulier différent du conscient et assimilable à l'inconscient décrit en psychanalyse. » 22. Nous savons bien que le lecteur de cette revue n'est pas familier avec le langage et les concepts psychanalytiques. Nous pourrions lui demander, afin qu'il se fasse une idée de ce qu'est le psychique, de s'interroger sur les circonstances de sa lecture d'un tel article, et sur l'analyse de ses états d'âme à l'orée de celle-ci. Une idée plus complète, encore que très incomplète, de cette notion exigerait qu'il s'interroge sur son état d'esprit au moment d'arriver à la fin de sa lecture, pour envisager le déroulement rétrospectif de ce qui s'est passé en lui. En ce qui me concerne, je ne pensais pas pouvoir être en mesure de fournir une explication de ce qu'est le psychisme. Ce serait déjà beaucoup si j'étais parvenu à donner une idée de ce qu'il n'est pas...
1 C. Blanc , « Conscience et inconscient dans la pensée neurologique actuelle », in Colloque de Bonneval , Desclée de Brouwer, 1966

2 J.D. Vincent, Biologie des passions , O. Jacob, 1985

3 J. Bergès, Ornicar , 17/18, 166, 1979

4 J. Weiss, « Les mécanismes inconscients de la pensée », Pour la Science

5 A. Connes, J.-P. Changeux, Matière à pensée , O. Jacob, 1989

6 A. Green, « L'homme machinal », in Le Temps de la réflexion , IV, 345-369, Gallimard, 1983

7 Colloque de Royaumont, L'unité de l'homme , Le seuil, 1974

8 G . Gachelin, « Vie relationnelle et immunité », in J. MacDougall et al. eds , Corps et Histoire, Les Belles Lettres , 1986

9 A. Green, « Méconnaissance de l'Inconscient », in L'Inconscient et la Science , ouvrage collectif, Dunod, 1991

10 Ibid. 5 p. 255

11 Ibid. 5 p. 91

12 Ibid. 5 p. 39

13 Ibid. 5 p. 86

14 Ibid. 5 p. 97

15 Ibid. 5 p. 112

16 R. Thom, Esquisse d'une sémiophysique ; « Saillance et prégnance », in L'Inconscient et les Sciences , op. cit., Apologie du logos , Hachette, 1992

17 H. Atlan, « L'émergence du nouveau et du sens », in Paul Dumonchel et Jean Pierre Dupuy sous la dir., L'auto-organisation de la physique au politique, Colloque de Cerisy , Le Seuil, 1983

18 R. Angelergues, La psychiatrie devant la qualité de l'homme , PUF, 1989 ; M. Audisio, Psychisme et biosystèmes , Privat, 1978 ; G. Lanteri-Laura, Clefs pour le cerveau , Seghers, 1987

19 E. Zarifian, Les jardiniers de la folie , O. Jacob, 1988, p. 12

20 Cf. note 16, p. 101

21 J.P. Tassin, Neurp-Psy , 4, 1989

22 Loc. cit. Neuro-Psy , 4, 421, 1989
SAVOIR
J. -P. Changeux, L'Homme neuronal , p. 7

Loc. cit., chap. I

J. -P. Changeux et S. Dehaene, « Modèles neuronaux des fonctions cognitives », in J.N. Missa ed, Philosophie de l'esprit et sciences du cerveau , Vrin, 1991

J. Vuillemin, « Kant », in Les philosophes célèbres , Mazenod, 1956

E. Kant, L'anthropologie du point de vue pragmatique , trad. M. Foucaud, Vrin, 1970

A. Green, « Méconnaissance de l'inconscient », in R. Dorey sous la dir. de, L'Inconscient et la Science , Dunod, 1991

R.B. Perry, The thought and character of William James , vol. I, p. 479, Boston, 1935

R. Angelergues, « Intervention au VIe colloque de Bonneval, 1960 », in L'Inconscient , Desclée de brouwer, 1965, pp. 242-243

P. Tassy ed, L'ordre et la diversité du vivant , Fayard, 1992

G. Edelman, Bright air, brilliant fire , Basic Books, 1992

L. Ritvo, L'ascendant de Darwin sur Freud , trad. et préface de Patrick Lacoste, Gallimard, 1992

Voir R. Carnap, J. Fodor et le cognitivisme logique de Régine Kolinsky et de José Morais dans Philosophie de l'esprit et sciences du cerveau

P. Engel, Psychologie populaire et explications cognitives , loc. cit

G. Gillett, Meaning and the brain philosophy and neuroscience , loc. cit.

J.D. Vincent, Biologie des passions , O. Jacob, 1986, p. 14

A. Green, « L'Homme machinal », Le temps de la réflexion , 1983

R. Tissot, « La psychiatrie biologique peut-elle rattacher la clinique psychiatrique au cercle des sciences ? », in Psychiatrie française , n° spécial 99

J. -P. Changeux, « le théâtre de la vie », in Viera da silva , Skira, 1988, pp. 52-54

G. Edelman, loc. cit., p. 145

 

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  NEUROSCIENCES ET PÉDAGOGIE
 

 

 

 

 

 

 

Les neurosciences au service de la pédagogie
Pascaline Minet dans mensuel 457
daté novembre 2011 -


Grâce aux découvertes issues des sciences cognitives, logiciels éducatifs et expériences multisensorielles ont montré leur efficacité pour mieux apprendre à l'école.
Q ue se passe-t-il dans le cerveau d'un enfant quand il apprend à lire, à écrire ou encore à calculer ? Les mécanismes cérébraux à l'oeuvre au cours de l'apprentissage sont aujourd'hui mieux compris, grâce aux travaux des psychologues et aux progrès de l'imagerie cérébrale, qui permet d'observer directement le cerveau au travail.

Ces recherches n'ont pas pour seul objectif l'accumulation de savoir : certains scientifiques aimeraient aussi les utiliser pour faciliter l'apprentissage des enfants. Leurs expériences, lorsqu'elles sont menées à petite échelle, donnent des résultats positifs. Comment faire, désormais, pour les transposer dans le milieu scolaire ?

Neurones recyclés
Le domaine d'apprentissage qui a bénéficié du plus grand nombre d'études scientifiques est sans conteste la lecture. Le National Reading Panel, synthèse de la recherche internationale réalisée par le ministère américain de l'Éducation, en recense aujourd'hui plus de 100 000 ! C'est l'un des sujets qu'étudie Stanislas Dehaene, du Collège de France et du pôle de recherche NeuroSpin, à Saclay. « Avec mon équipe de neuro-imagerie, nous avons identifié une zone située au niveau du cortex visuel, dans l'hémisphère gauche du cerveau, qui sert à reconnaître les mots écrits », explique-t-il. Au fur et à mesure de l'apprentissage de la lecture, cette zone, que les chercheurs ont appelée « aire de la forme visuelle des mots », s'active de plus en plus intensément lorsque nous voyons des lettres ou leurs combinaisons.

En poursuivant leurs investigations auprès de personnes illettrées, Stanislas Dehaene et son équipe ont montré que cette zone servait initialement à reconnaître les visages. « Cette observation suggère qu'une partie de nos neurones est recyclée lors de l'apprentissage de la lecture : de la reconnaissance des visages, ils se spécialisent dans celle des mots », avance Stanislas Dehaene.

Cette découverte permet d'expliquer une difficulté fréquemment rencontrée par les enfants lorsqu'ils apprennent l'alphabet : un grand nombre d'entre eux confondent les lettres dites « en miroir », comme le « b » et le « d ». Cela viendrait justement du fait que nos « neurones de la lecture » sont d'abord spécialisés dans la reconnaissance des visages : et qu'ils ont tendance à identifier les formes par rapport à un axe de symétrie. Or cette méthode, qui fonctionne pour les objets, n'est pas adaptée à la reconnaissance des lettres, d'où la confusion des enfants voir l'illustration ci-dessus.

Pour les aider à « désapprendre » cette stratégie visuelle inadaptée, Édouard Gentaz, de l'université de Grenoble, propose de leur faire découvrir les lettres à la fois par la vue, l'ouïe et le toucher. Cette approche « multisensorielle » de l'alphabet n'est pas en soi une nouveauté : la pédagogue italienne Maria Montessori la recommandait déjà au début du XXe siècle. Mais Édouard Gentaz et ses collègues sont parvenus à prouver scientifiquement sa pertinence, auprès d'enfants de grande section de maternelle.

Ils ont conçu des entraînements dans lesquels les enfants devaient parcourir des lettres en relief avec leurs doigts, yeux ouverts puis yeux bandés. Les performances des élèves qui avaient suivi ces entraînements étaient ensuite comparées à celles d'autres enfants ayant reçu une formation traditionnelle. Résultat, ceux qui étaient entraînés à la reconnaissance visuelle et tactile des lettres avaient une meilleure compréhension du principe alphabétique que les autres. « Ces exercices facilitent aussi la reconnaissance des lettres en miroir, parce que le fait de tracer les lettres avec les doigts aide à les différencier » , complète le psychologue.

Trois zones cérébrales
L'apprentissage de l'arithmétique, lui aussi, commence à être mieux compris par les scientifiques. On sait depuis une quinzaine d'années que les enfants ont une conception innée du nombre : des études ont montré qu'à l'âge de 6 mois déjà, les bébés remarquaient quand on changeait brusquement la quantité d'objets qu'on leur présentait. Les enfants apprennent donc facilement à estimer une quantité.

Par contre, faire le lien entre la quantité par exemple trois bonbons, un mot « trois » et un signe « 3 » n'a rien d'évident pour eux. Et pour cause : ce n'est pas une tâche anodine pour le cerveau ! « Nos études ont montré que l'évaluation d'une quantité d'objets nécessitait de faire communiquer trois zones cérébrales distinctes, une pour chaque représentation du nombre », explique Stanislas Dehaene.

Entraîner la capacité des enfants à passer d'une représentation à une autre avec aisance semble donc incontournable pour faciliter l'apprentissage de l'arithmétique. Et pour cela, rien de tel que le jeu ! Il y a une quinzaine d'années, Michel Fayol, de l'université de Clermont-Ferrand, a montré que l'on améliorait la connaissance des différentes formes du nombre chez les enfants de grande section de maternelle, grâce à des jeux de carte et des jeux de plateau adaptés.

Plus récemment, l'équipe de Stanislas Dehaene a mis au point un logiciel éducatif dédié à l'arithmétique. Baptisé « La course au nombre », il entraîne les enfants à faire le lien entre les différentes représentations du nombre, au travers d'exercices de difficulté croissante. Des évaluations ont prouvé que ce jeu induisait chez les enfants de réels progrès dans la comparaison des nombres. Depuis, d'autres logiciels pédagogiques ont été développés en France comme à l'étranger, la plupart destinés aux enfants qui présentent des troubles de l'apprentissage lire « Sciences cognitives et dyslexie », ci-contre.

Fonctions exécutives
Arithmétique, géométrie, lecture, orthographe... On pourrait lister les bénéfices de la recherche pour chaque apprentissage élémentaire. Mais, plus fondamentalement, les enfants ont besoin pour apprendre d'un certain nombre de compétences cognitives, que les psychologues appellent « fonctions exécutives ». Parmi celles-ci figurent la mémoire de travail, la flexibilité du raisonnement et la capacité à inhiber les stratégies erronées. En favorisant ces fonctions chez l'enfant, faciliterait-on l'ensemble de ses apprentissages scolaires ? C'est la conviction d'Olivier Houdé, de l'université Paris-Descartes, qui travaille sur les capacités d'inhibition des enfants. Avec son équipe, il a montré que, pour progresser en mathématiques, ceux-ci devaient inhiber une stratégie intellectuelle apprise très tôt et qui est habituellement efficace : l'équivalence entre la longueur d'un ensemble d'objets ou de signes, et leur nombre.

L'enfant choisit souvent cette stratégie de manière intuitive, mais cela peut le conduire à se tromper. Par exemple, quand on présente à un enfant de moins de 7 ans deux rangées du même nombre de jetons, il va juger qu'il y en a plus dans la rangée où les jetons sont plus écartés lire « L'intelligence se construit par l'inhibition », p. 48. Plus tard dans leur scolarité, les enfants ont des difficultés à comprendre que le nombre « 1,3478 », plus long visuellement que « 12 », désigne une quantité plus faible. « Les enfants doivent apprendre à renoncer dans certains cas à la stratégie erronée longueur = nombre, pour pouvoir en choisir une autre. Cette capacité à contrôler leur réflexion est au coeur de tous les apprentissages », estime Olivier Houdé.

Matériel didactique
À partir de ces recherches, le psychologue, lui-même ancien instituteur, a élaboré un matériel didactique spécifiquement conçu pour développer les capacités d'inhibition des élèves. Dans un de ces dispositifs, l'enfant fait face à un grand plateau, et on lui remet des cartes portant différentes réponses possibles à une question donnée. Quand il donne une mauvaise réponse, il doit mettre de côté la carte correspondante dans une zone spéciale du plateau, puis chercher une autre solution, parmi celles qui lui sont proposées sur les cartes. Grâce à ce jeu, les enfants apprennent à renoncer aux mauvaises réponses et à puiser dans leurs ressources pour trouver la bonne. Le rôle de l'enseignant est de les accompagner en leur expliquant pourquoi certaines réponses sont fausses.

La capacité d'inhibition, centrale à l'école primaire, demeure en outre importante au cours des études universitaires : c'est ce que montrent les recherches de Steve Masson, de l'université du Québec à Montréal. Il s'est ainsi aperçu que les étudiants en sciences devaient apprendre à inhiber certaines conceptions erronées pour progresser dans l'apprentissage des principes de l'électricité. « Par exemple, un certain nombre d'entre eux pensent qu'un seul fil suffit pour allumer un appareil électrique, alors qu'il en faut deux : cette fausse conception est très difficile à faire évoluer » , rapporte-t-il.

Steve Masson a voulu savoir ce qui se passait dans le cerveau des experts en électricité, c'est-à-dire de personnes qui en ont bien intégré les principes. Résultat : quand ils sont confrontés à la question du nombre de fils des appareils électriques, les experts mobilisent notamment une zone cérébrale située dans leur cortex préfrontal, spécialisée dans la détection des erreurs. « Cela indique qu'ils ont repéré le piège dans cette question. Ce n'est qu'à partir de là qu'ils sont capables de bloquer la réponse intuitive erronée, pour trouver la bonne réponse », juge Steve Masson. D'après lui, les enseignants devraient davantage apprendre à leurs élèves à reconnaître les pièges. Il suggère également que les capacités d'inhibition des enfants soient entraînées dès leur plus jeune âge, afin de faciliter leur apprentissage ultérieur des sciences.

Ces expériences ont toutes montré leur bénéfice pour l'apprentissage, mais elles ont chaque fois été menées sur un petit nombre d'enfants ou d'étudiants. Pour savoir si elles sont transposables dans le milieu scolaire, il faut les tester à plus grande échelle. C'est pourquoi un groupe de chercheurs, menés par Édouard Gentaz, a lancé au cours de l'année scolaire 2010-2011 une vaste expérimentation portant sur l'apprentissage de la lecture chez les élèves de cours préparatoire. En tout, près de 1 600 élèves de milieux défavorisés, issus des Réseaux d'éducation prioritaires, y ont participé.

À grande échelle
Chaque jour, ces élèves effectuaient pendant 1 h 30 une série d'exercices, conçus pour entraîner deux des compétences les plus importantes de la lecture : le décodage, c'est-à-dire la correspondance entre les lettres et les sons, et la compréhension. À l'issue de l'année scolaire, leurs performances ont été comparées à celles d'élèves qui n'avaient pas reçu l'entraînement. Malheureusement, les résultats de cette étude n'ont pas été à la hauteur des attentes : « Le niveau en lecture s'est amélioré dans certaines classes, mais pas dans les autres. Globalement, nous ne sommes pas parvenus à prouver l'effet bénéfique de notre entraînement », regrette Édouard Gentaz, responsable du projet. Pourtant, la plupart des exercices avaient déjà été testés avec succès sur de plus petits groupes d'enfants.

L'échec de l'expérience est sans doute attribuable au manque de moyens mis en oeuvre. « Les enseignants n'ont pas été suffisamment préparés , juge Édouard Gentaz. Ils n'ont reçu que quelques heures de formation avant de débuter l'expérience, et par la suite nous n'avons pas pu suivre leur travail de manière régulière et approfondie, car ils étaient trop nombreux. » Le fait qu'ils n'aient pas tous utilisé le même manuel de lecture a peut-être également introduit un biais dans l'étude. Difficile effectivement d'évaluer les bénéfices du programme dans ces conditions !

D'autres expériences à grande échelle sont donc nécessaires pour déterminer ce que les sciences cognitives apporteront à l'école. Mais modestement, elles ont déjà fait leur entrée dans la salle de classe, sous la forme d'exercices, d'outils et de conseils pédagogiques. C'est d'ailleurs ce que souhaitent les enseignants, si l'on en croit Olivier Houdé, qui les reçoit régulièrement dans son laboratoire : « Un grand nombre d'entre eux, surtout parmi les plus jeunes, sont en demande de "trucs" pour améliorer leur enseignement. Mais en tant que chercheurs, nous devons faire preuve d'humilité, et ne pas chercher à leur imposer des idées toutes faites. »

Édouard Gentaz, pour sa part, regrette que la France soit à la traîne par rapport à la plupart de ses voisins européens : « Trop peu de recherches comparent les méthodes d'apprentissage en France. Quant aux expériences que nous lançons aujourd'hui, elles devraient exister depuis vingt ans », juge-t-il. Il a, semble-t-il, été entendu : l'Agence nationale de la recherche soutient des projets d'expérimentations pédagogiques issues des recherches en sciences cognitives, qui devraient bientôt débuter.
L'ESSENTIEL
GRÂCE À L'APPORT des sciences cognitives, les mécanismes à l'oeuvre dans le cerveau au cours de l'apprentissage sont mieux connus.

À PARTIR DE CES CONNAISSANCES, les scientifiques déterminent quelles sont les méthodes pédagogiques les plus efficaces. Par exemple, apprendre aux enfants à changer de stratégie en fonction du problème posé est favorable à l'ensemble de leurs apprentissages.

CES NOUVELLES MÉTHODES devront encore être testées à grande échelle avant d'être systématisées dans le cadre scolaire.
DES ACTIVITÉS PASSÉES AU CRIBLE
Dans un article récemment paru dans Science , la psychologue canadienne Adele Diamond a compilé des études qui évaluent les bénéfices pour l'enfant de certaines activités pédagogiques [1].

[1] A. Diamond et K. Lee, Science, 333, 959, 2011.

- Musique

Quand ils jouent d'un instrument de musique, les enfants doivent se concentrer pour coordonner leurs mains, ce qui favorise leur autocontrôle et leur attention. Mais aucune étude n'a confirmé que la pratique musicale avait une influence positive sur d'autres apprentissages.

- Relaxation

La « pleine conscience » est une technique de relaxation qui consiste à se concentrer sur la perception sensorielle de son environnement et de son propre corps. Ce type d'activité favorise l'attention, comme l'a montré une étude menée chez des enfants âgés de 7 à 9 ans qui avaient participé à plusieurs sessions de relaxation.

- Pédagogie Montessori

La méthode éducative mise au point au début du XXe siècle par la pédagogue Maria Montessori favorise l'éducation sensorielle de l'enfant, ainsi que son autonomie. À l'âge de 5 ans, les enfants des écoles Montessori ci-contre ont de meilleurs résultats en mathématiques et en lecture que les enfants issus d'écoles traditionnelles, et ils sont plus sensibles aux notions de justice et d'équité.

- Arts martiaux

Les arts martiaux traditionnels, comme le taekwondo, favorisent la maîtrise de soi et la persévérance. Par contre, des études suggèrent que la pratique des arts martiaux modernes, qui mettent l'accent sur la compétition, tend à rendre les enfants agressifs.
SAVOIR
La Recherche a publié

Olivier Houdé, « Se développer, c'est apprendre à inhiber », La Recherche , juillet 2005, p. 74.

Cédric Duval, « Les enfants prêtent leur cerveau à la science », Les Dossiers de La Recherche , février 2009, p. 60.

Adele Diamond, « Apprendre à apprendre », Les Dossiers de la Recherche n° 34, février 2009, p. 88.

Noam Chomsky, « Le langage sert d'abord à penser », La Recherche , juillet 2010, p. 92.

Livres en français

Centre Royaumont pour une science de l'homme, Théories du langage, théories de l'apprentissage : le débat entre Jean-Piaget et Noam Chomsky, Seuil, 1982.

M.J. Ratcliff, Bonjour, monsieur Piaget : images d'une vie, Somogy, 2010.

Olivier Houdé, La Psychologie de l'enfant, PUF, Que sais-je ?, 2011.

Stanislas Dehaene dir., Apprendre à lire, des sciences cognitives à la salle de classe, Odile Jacob, à paraître.

Édouard Gentaz et Philippe Dessus, Comprendre les apprentissages, Dunod, 2004.

Philippe Dessus et Édouard Gentaz dir., Apprentissages et enseignement, Dunod, 2006.

Stanislas Dehaene, La Bosse des maths, Odile Jacob, 2010.

 

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